Très respectable et sérénissime majesté,
Chacun a ses ouvrages favoris quand il s’agit d’oublier les désagréments de la vie. Mon papa dans ses moments de déprime s’esclaffait sur Colas Breugnon de Romain Rolland. Ma grand-mère, plus délicate, préférait les Carnets du Major Thompson de Daninos. Quant à moi, plus terre à terre, adolescent, je me jetais sur la Rubrique à Brac de Goscinny et Gotlib. Si vous n’avez pas encore trouvé votre ouvrage de référence en matière de rire, précipitez-vous sur l’Est-Eclair du jeudi 15 juin 2006, en négociant avec votre marchand de journaux vous pourrez en retrouver deux ou trois que vous conserverez longtemps pour vous venir en aide quand la vie vous semble noire. En effet, l’article d’Amandine Moniot rejoint les grands sommets du comique à la française et il faut garder ces ouvrages inégalables, chef d’œuvre de littérature et de science politique.
Cette semaine, votre majesté, ma lettre ne vous concerne pas. Ca vous reposera, avec les soucis dus à l’ARPEHD vous aviez bien droit à quelques jours de « moratoire » comme aiment à dire mes amis écologistes.
Vous vous rappelez sans doute que ma dernière bafouille parlait des vieux battus. Y’en a un qu’avait échappé à la distribution et qui s’est rappelé à mon bon souvenir. Rappelez-vous son nom car il rentrera certainement au Panthéon des fonctionnaires qui prennent le peuple pour un troupeau d’ignares capable d’acheter du sable dans le désert : Jean-Pierre Gyé-Jacquot pour les intimes.
Revenons à la plaisanterie de l’Est-Eclair, car forcément cet article a été écrit au second degré. On n’ose pas imaginer que la journaliste et le fonctionnaire municipal responsable de ces lignes fabuleuses aient cru quelques secondes seulement aux âneries qu’ils débitaient. « Grotesque ! » comme dit mon neveu, « Foutage de gueule » comme l’affirme ma nièce, « On nous prend pour des nains » préfèrerait mon fils. En tout cas ça faisait très longtemps qu’on n’avait pas pris les Troyens pour des idiots d’une façon si triviale ; quasiment surréaliste ! Dans son long article de l’Est-Eclair, Amandine Moniot interroge donc Jean-Pierre Gyé-Jacquot, « directeur-général adjoint du pôle espace public à la ville de Troyes ». Déjà son titre fait opérette marseillaise de Francis Lopez, ses propos eux tiennent plus du comique de boulevard ; avec un peu plus de trou-du-cul et de sexe, je verrais bien Jean-Marie Bigard reprendre avec succès ce sketch. Car enfin il s’agit bien d’un sketch, non ?
Rappelons les faits. Il y a quelques jours nous soulignons la fonte du goudron de la place Jean-Jaures transformant cette place en tapis collant (ici). On se souvient que cette place, inaugurée en fin d’année 2005 avait déjà nécessité une reprise des travaux en avril dernier (là)
Ecoutons les explications de notre fonctionnaire municipal : D’accord, le goudron remonte entre les pavés et apparaissent des « flaques noires, poisseuses et malodorantes » mais rassurez-vous « cette remontée ne doit rien au hasard »... (On est rassuré.) Il n’y a pas « d’erreur de conception » (Ouf ! J’avais un instant cru...) Le problème est « inhérent au mode de pose retenu pour les pavés » (Tu l’as dit, bouffi !) « une chaussée sur laquelle passent des bus et des véhicules doit être un minimum souple. Sinon c’est comme le carrelage dans une maison, si celle-ci travaille, les joints cassent ». Sympa Gyé-Jacquot, il nous donne des exemples pour qu’on comprenne bien. Je le vois venir.
Enfin, pour être souple, le revêtement de Jean-Jaures, il est souple. Tellement souple qu’il colle aux chaussures comme un chewing-gum... Donc reprend le « directeur-général adjoint du pôle espace public à la ville de Troyes » « il y a alors deux techniques » (ça me rappelle une histoire drôle qui se terminait mal...) « soit on mastique les joints, une solution que nous n’avons pas retenue (pourquoi ?) ; soit on laisse couler une émulsion à base de bitume entre les pavés. C’est la technique ancestrale dite à la parisienne. » Seul inconvénient de ce procédé - usité comme son nom l’indique dans les rues de Paris (il est sympa de le préciser Gyé-Jacquot des fois que vous pensiez que la technique dite « à la parisienne » était utilisé essentiellement dans le Haut Kazakhstan !) - en cas de chaleur l’eau de l’émulsion s’évapore... (Moi j’aurais plutôt dit qu’on atteint le point de fusion et que ça fond mais je ne dois pas avoir les connaissances de chimie générale du « directeur-général adjoint du pôle espace public à la ville de Troyes ») Et ne reste que le bitume qui tache les pavés »... Je ne sais pas si le bitume coule mais les propos du le « directeur-général adjoint du pôle espace public à la ville de Troyes » dégouline de connerie eux !
Ah oui ! Mais rassurez-vous, la municipalité a pris ses précautions... (Re ouf !) « L’entreprise qui a réalisé le chantier nous avait proposé de projeter avant l’émulsion un produit afin que le bitume ne colle pas au pavés en cas de remonté du goudron à la surface. Un produit qui était tellement efficace que les joints ne collaient pas aux pierres et ne remplissaient plus leur rôle » (Si, si...). Voici donc l’explication des travaux du mois d’avril. Les anti-adhérents utilisés en août dernier était tellement efficaces que les pierres ne collaient plus aux joints ! Y croyez-vous ? Dommage que nos manifestants anti-CPE ne l’aient pas su, ils auraient pu jouer à se lancer des pavés à la figure sans même avoir besoin de barre à mine pour les ôter...
Donc, en avril on a enlevé l’anti-adhérent pour remettre du bitume. Résultat si les pavés restent collés au joints, le bitume lui n’adhère plus et il remonte à la surface... Comme à Paris... Comme à Paris ? « Il n’y a rien d’étonnant à ce que le bitume remonte. C’est encore pire à Paris, mais c’est moins voyant au quotidien car il est rapidement emporté par les véhicules qui passent... Mais à Troyes la circulation est moins dense... » Mais est-il judicieux d’utiliser une technique parisienne pour une rue de province ? C’est comme les maires, les techniques... Il faut les laisser à leur place, les parisiennes à Paris, les Troyennes à Troyes.
Quand on fera danser les ânes, notre « directeur-général adjoint du pôle espace public à la ville de Troyes » ne sera pas à l’orchestre. Pour le coup je prendrais bien quelques plumes d’une oie grippée et un peu de goudron de Jean-Jaures pour enduire le corps de notre « directeur-général adjoint du pôle espace public à la ville de Troyes » qu’on exposerait au pilori pour lui apprendre à tourner sa langue dans la bouche avant de proférer des stupidités (Ca tombe bien car, au moyen-âge, le pilori était sur cette place)
Je ne sais pas s’il n’y a rien d’étonnant à ce que le bitume remonte, mais ce qui est très étonnant c’est que Gyé-Jacquot nous prenne à ce point pour des débiles profonds sans que personne ne dise rien. Même pas la journaliste de l’Est-Eclair qui, sans doute admirative de la dialectique fabuleuse du « directeur-général adjoint du pôle espace public à la ville de Troyes » en rajoute. On apprend que les services techniques de la ville passent aux heures les plus chaudes pour sabler les portions de rue concernées.
Je me souviens d’un secrétaire-général de la Mairie de Troyes qui s’était vautré dans le ridicule en parlant des « Glénans de l’intérieur » au sujet des écoles de voiles du lac de la forêt d’Orient. On va à peu près aussi loin dans la stupidité. Avec notre bitume et notre sable y’a bien un élu qui va nous dire que ça rappelle les plages de côte d’Armor fin mars 1978... (après l’Amoco Cadiz...) En v’la une pub pour Troyes, non ? Enfin tout va bien puisque l’été prochain tout rentrera dans l’ordre...
Voilà, c’est fini... Pour résumer les travaux de l’été dernier étaient mal fait, on a tenté une réparation de fortune en avril qui se révèle désastreuse aux fortes chaleurs. Pas besoin d’envelopper tout cela dans un jargon philosophicotechnicopolitique. Mon papa aurait dit « ce n’est ni fait ni à faire... » Pourquoi les élus et les fonctionnaires ne reconnaissent-ils pas tout simplement leur erreur ?
Je ne sais pas si la technique « parisienne » était adaptée à la ville de Troyes pour le bitume, je suis en tout cas certain que certaines rues troyennes, pavés depuis longtemps, supportent les véhicules et les grandes chaleurs sans problème... Pourquoi n’avoir pas fait pareil ?
Vous avez vu votre majesté, j’ai respecté ma promesse, rien sur vous cette semaine mais, ne vous désespérez pas, je reviens bientôt...
Voilà, c’est fini pour aujourd’hui Votre majesté, à bientôt... J’ai l’honneur d’être, avec le plus profond respect, de Votre Majesté, le très humble et dévoué serviteur.








