Sandra Quichotte ou La petite grue et les éoliennes Suite de la lettre ouverte au Préfet de l’Aube
Dans la lettre ouverte au Préfet de l’Aube parue sous le nom de « nouvel Article » une internaute écrit « …du moment que l’on ne met pas d’éoliennes dans les couloirs de migration… »
Je suis,entièrement de son avis, mais à cela j’ajouterai :
Du moment que l’on ne ruine pas un paysage
Du moment que l’on ne nie pas le patrimoine culturel
Et, il me semble, qu’il ne faut pas oublier le plus important
Du moment que l’on ne porte pas atteinte à la santé et au bien être des hommes en construisant des aérogénérateurs de 125 à 150 mètres de haut à proximité des villages dans des zones comprises entre 150m et 1,5km des premières habitations et tout cela dans régions où il n’y a pas de vent.
Cette dernière condition est peut-être la moins respectée de toutes lorsque l’on construit un Parc Eolien.
Mais parlons des oiseaux. Voici un petit conte tout à fait d’actualité.
Les noms ont des histoires, et les histoires ont des noms. Certains noms sont porteurs d’histoires et porter certains noms n’est pas sans créer d’histoires. J’ai connu une Cassandre Tartarin, que personne ne voulait croire. Un Monsieur Harpagon généreux comme personne. Des Orgueilleux qui ne l’étaient point. Et des Vigoureux toujours souffreteux. Certains noms ont aussi, faut le dire, des connotations tendancieuses, inutile d’en citer, je suis sûr, vous devez en connaître. D’autres noms peuvent donner un caractère à ceux qui n’en ont pas, comme ils peuvent faire l’inverse : Monsieur Noble était vil et habitait la même ville que Monsieur Vil qui ne l’était pas. Mais je ne vais pas vous raconter leur histoire qui est, je vous l’assure, pleine d’enseignements sur l’art de porter son nom.
Non je vous raconte l’histoire d’une petite grue cendrée qui s’appelait Sandra Quichotte et que tout le monde appela bientôt Sanchotte.
Les Quichotte étaient une vieille famille, qui, je le crois, venait d’Espagne, baptisée ainsi car Monsieur Quichotte aux rondeurs bien affirmées (il avait toujours faim) avait pour compagne une jolie grue aussi maigre que longue en pattes. Quand le couple arrivait sur le lac du Der, ce n’était que gloussement. En fait, Le lac entier était un ricanement et très vite toutes les grues du monde voulurent être présentes à l’arrivée des Quichotte.
Je vous ai dit que Madame Quichotte était très longue en pattes, ce que je ne vous ai pas dit c’est que Monsieur Quichotte avait les siennes à peine plus longues que celles d’un canard. Pour un échassier, cela frise le ridicule. Mais le caractère bien trempé de Don (c’était le prénom de Monsieur Quichotte) l’aida à surmonter sa disgrâce, et, son habileté de pêcheur, ainsi que son franc parler avait fait de lui la joie des dames. Sans peine, il rencontra sa dulcinée qui devint Madame Quichotte, Donna Quichotte.
A leur approche du lac, un aboyeur annonça leur venue. Toutes les grues se turent et firent le plus grand silence. Croyez-moi c’est très rare chez les grues..
C’est Donna qui avait conduit jusqu’ici l’escadrille. Au dernier moment, Don avait pris la tête. Suivi de sa famille, il touchait du bout des pattes la surface de l’eau et très vite perdant l’équilibre, faisait une culbute se retrouvant assis sur la rive dans une flaque d’eau. L’épouse attendrie relevait son tendre et enlevant de son plumage les algues et la boue qui le maculaient lui posait, du bout du bec, un baiser sur le front. Don, enfin toussotant, se dandinait un peu pour rajuster ses plumes et regardant l’assemblée, partait dans un grand éclat de rire, entraînant avec lui toute la gent ailée.
« Ah ! Comme ils sont drôles » glapissaient toutes les grues.
C’était devenu une coutume. L’arrivée fort attendue avait quelque variante, Don un peu cabot réfléchissait longtemps à la mise en scène. Il savait que le rire est un atout majeur. Sa chute, bien préparée, était souvent accompagnée de petits cris, de saperlipopette ou autres petits jurons. De toutes les façons, l’effet produit était toujours très réussi. On adorait les Quichotte, je dirais même plus, on espérait les Quichotte. Le temps de cette halte, tous voulaient les recevoir, voulaient pêcher avec eux, pique-niquer avec eux, bavarder avec eux. Les Quichotte étaient bel et bien la coqueluche du lac.
Enfin l’hiver pressant, tout le monde repartait sur la route du sud, comme chaque année à la fin de l’automne pour repasser l’année suivante au printemps en allant vers le Nord.
C’est la grande et éternelle migration.
Comme leur père l’avait fait avant eux et le père de leur père et tous leurs aïeux, ils empruntaient la même route.
Du lac Der ils descendaient vers Troyes, passaient au-dessus des lacs du Temple et d’Orient. Ce choix était plus récent, dans les années soixante-dix cette option avait été prise peu après leur mise en eau. Pour les enfants, vous comprenez, une petite baignade dégourdit les pattes, les ailes et tout le corps avant le grand effort. Les enfants adorent l’eau.
Cela dura longtemps. La route magnifique traversait l’Aube, l’Yonne, puis toute la France et descendait l’Espagne pour rejoindre l’Afrique.
C’est en été 2000 que naquit la petite Sandra. Qu’elle était belle avec sa robe de plume cendrée, ses yeux noirs joliment maquillés et ce bec si magnifiquement ciselé qui lui donnait l’air de sourire. Le bon Dieu l’avait gâtée. Question taille, comme sa mère, elle était toute en jambes, mais elle avait su prendre des rondeurs de son père, tout en laissant de coté l’embonpoint, ce qui lui donnait la grâce ondulante d’un Botticelli. Oh qu’elle était douce la petite Sandra, toujours de bonne humeur et prête à rire, comme son père, et courageuse comme sa mère.
C’est donc à l’aube de ce siècle nouveau qu’elle passa pour la première fois au-dessus de nos terres. Elle aima ce paysage, ondoyant sous son vol, si doux et si serein. Découvrant un village puis un autre celui de Praslin, de Pargues, de Chesley de Mélisey et tant d’autres ; des villages si tranquilles loin des usines, loin des dangers de la ville. Très vite elle connut la route par cœur. Elle était dessinée dans son corps, dans ses gènes avant même qu’elle naisse. Elle reconnaissait cette beauté sans fard, si simple, si vrai de la Champagne et de la Bourgogne.
Les hommes qui habitent ces lieux doivent être comme leur pays, pensa-t-elle. Sûr, je repasserai l’année prochaine.
C’est ce qu’elle fit. Comme toutes les grues, elle revint l’année suivante au printemps, puis à l’automne aussi. Quelques années s’écoulèrent. La vie a ses malheurs, Don et Donna n’étaient plus du voyage cette année-là. C’est Sanchotte qui prit la tête du groupe. Comme à l’habitude, elle passa à nouveau au-dessus des villages Mélisey, Chesley, Pargues, la forêt de Chaource et les lacs. Mais le paysage avait changé, des nuages de poussière semblaient jaillir des collines, des entrailles de la terre, d’énormes chantiers tailladaient la campagne.
Mais que font donc les hommes ? Pourquoi abîmer ces collines si belles et si paisibles, ne voient-ils plus leurs beautés pour les détruire ainsi ?
Heureusement, Dieu soit loué, il nous reste le ciel, çà, ils ne pourront nous le prendre.
Cette année-là elle eut quatre petits, c’était exceptionnel. Ils avaient hérité du sourire de leur mère, bien sûr ils étaient tous beaux, les plus gros comme les maigres. Ils lui rappelaient son père, ils aimaient rire, et sa mère aussi, ils étaient tous hardis.
L’hiver arriva. L’escale du lac du Der fut brève ainsi que celle du Temple, le froid venait très vite.
Les enfants joyeux et chahutant rapaient dans le brouillard Passe par cette route mon frère tant que tu peux C’est la plus belle, y en a pas deux. C’est nos anciens qui l’ont trouvée Ici au ciel tout est parfait. Pas de fléchage pour nous guider krooh-kri... kraah kraah krooh
Soudain, un immense tourbillon lent attira l’attention de Sanchotte, Des géants à trois bras d’au moins cent mètres de haut, sifflant et grinçant des dents, grimpés sur les collines, leur barraient la route essayant de les attraper. Sanchotte évita de justesse d’un coup d’aile le premier ; les siens en firent autant. Alors un autre géant se dressa sur la route, elle s’affola, mais réussit malgré tout à s’éloigner du bataillon de bêtes qui continuaient à gesticuler en cadence.
Une éclaircie, un vent assez faible avait chassé les nuages, lui permit de compter sa troupe. Il n’en manquait pas un, mais elle vit sur le sol quelques grues arrêtées autour de l’une d’entre elles allongée et blessée. Fuyez ! crièrent-elles, cette région et devenue mal famée, elle est maudite.
Il fallut à nouveau pénétrer les nuages, les courants ascendants n’étant pas assez forts pour voler plus haut. C’est là qu’une cohorte d’autres géants attendaient. Sanchotte heurta de plein fouet l’un d’eux, ces enfants firent de même. Les bras démesurés des monstres tournoyant au-dessus de leurs têtes se lacérèrent de rouge que des plumes de cendre venaient souiller en paquets. Quelques grues de son groupe échappèrent au massacre. Elles continuèrent leur route. Le ciel devenu plus limpide leur permit de voir au loin d’autres monstres. Il y en avait bien trente, c’étaient des éoliennes.
Mais pourquoi mon Dieu les hommes ont-il construit sur notre passage ces pics. Le vent dans ces contrées n’est pourtant pas si fort pour faire tourner suffisamment ces pales.
N’ont-il point fait de cartes, comme ils savent le faire pour révéler notre parcours ? Peut-être ne sont-elles pas à jour. A moins qu’en traçant sur le papier un trait délimitant une zone, dans le ciel nous sommes censées le voir et ne pas le franchir.
L’homme aime bien mal sa planète pour l’abîmer ainsi sous couvert de la défendre. _______________________
Les promoteurs éoliens utilisent les cartes de la LPO éditées par le schéma éolien de la Champagne Ardenne. Malheureusement, ces cartes, faute de correspondants, ne prennent pas en compte des zones où pourtant les grues passent par milliers.
C’est le cas pour toute une région dans le sud de l’Aube où 30 éoliennes sont demandées : Balnot-la-Grange, Chesley, Lagesses, Maisons-les-Chaource, Villiers-le-Bois, où 6 autres éoliennes sont demandées : Pargues et Praslin, et d’autres à Villiers-sous-Praslin. Dans le prolongement de cette région un peu plus loin, en Bourgogne, 5O éoliennes sont demandées : Mélisey, Rugny, Quincerot .
Si les projets aboutissent, de véritables barrières d’éoliennes seront dressées par les promoteurs perpendiculairement au sens de la migration.
Bernard ANDRE










