Qu’entendez-vous par « réhabilitation » des autres maisons sur cette place ? Nous avons là, en quelques maisons, un échantillon représentatif et successif de l’imaginaire de la ville de Troyes à travers le temps.
Cette nouvelle maison réhabilitée au goût du jour, dans l’imaginaire contemporain, de ce qu’on croit avoir été une maison troyenne du XVIe siècle avec toutes ses composantes actuelles et la coloration de sa façade.
Juste à sa droite : une maison à la façade "néo-renaissance" qui n’est pas inintéressante, bien au contraire : le placage de décor reprenant des élément de la renaissance (pilastres cannelés avec chapiteaux corinthiens, festons...). Devrait-on dégager de cette maison ce décor pour remettre en évidence ses pans de bois et, pourquoi pas, restituer un pignon au nom d’une « harmonisation » de la place ainsi qu’on pense telle quelle était au XVIe et d’ailleurs comme l’a imaginée Ch. Fichot dans un de ses dessins ?
Viennent ensuite deux maison crépies, la première ayant perdu son pignon, la seconde l’ayant conservé. Le crépissage, la perte du pignon ou son maintien, les fenêtres qui ne sont pas non plus d’origine, sont encore le signe d’une évolution et de la vie de ces maisons. Reste à savoir si là encore il faut préserver ce crépis ou mettre à jour le pan de bois, le colorer et surtout recréer le pignon de la première de ces deux maisons, c’est à dire recréer une maison dans notre imaginaire contemporain de ce qu’elles devaient être au XVIe siècle, dans le modèle de celle qui vient d’être achevée.
Enfin, l’alignement de trois maisons à pignon qui suit est très intéressant. La première serait plutôt de style "néo-gothique", avec la structure de la ferme d’avant corps très ouvragée, le crépis de la façade imitant la pierre taillée et ajustée. Là encore, un beau témoignage de la manière dont on imaginait la maison troyenne, à une date qu’il faudrait préciser. Puis enfin les deux dernières en pans de bois marrons et au torchis blanc, comme on le faisait au début des rénovations des maisons à pans de bois à Troyes, dans les années 70-80. A cette époque, on ne concevait pas le pan de bois autrement que poutres marrons et torchis blanc. Et pourtant, depuis, les choses ont évolué puisque la mise en couleur devient systématique.
L’art de réhabiliter est l’expression d’un imaginaire, celui que l’on se construit à la lueur de la découverte de nouveaux éléments, à l’acquisitions de nouvelles certitudes sur ce qu’était la maison à un moment donné. Faut-il donc, forts de ces nouvelles certitudes, faire disparaître complètement ce que cet imaginaire avait été avant nous, faire disparaître les certitudes de nos prédécesseurs qui pensaient eux-aussi réhabiliter avec raison, ou plus exactement ce qu’on croyait restaurer ? Est-on sûr aujourd’hui d’avoir raison ? Et si demain notre imaginaire de la ville changeait, si demain on découvrait qu’elle n’est pas au XVIe siècle tout à fait telle qu’on l’avait imaginée ? Aussi, comment sera réhabilité cette succession de maisons ? Saura-t-on garder ce témoignage unique de la manière dont on rénovait dans le temps, de la manière dont on imaginait – ou pas – la maison du XVIe siècle, témoignage avant tout des modes qui se sont succédées, à une époque où la politique de la ville n’imposait pas encore de « modèle » à suivre ?