Des employés sympas qui, malgré la crise, gardent l’appétit et gambadent dans les campings du nogentais ; des gîtes qui fleurissent ; des chambres d’hôtel qui ne désemplissent plus... c’est le portrait surréaliste des "nomades du nucléaire" que nous trace notre coin-coin bleu local.
Le 17 juin dernier, mon sang ne fait qu’un tour. L’Est-Eclair publie un article intitulé Les travailleurs du nucléaire à petite vapeur. Un titre bien étrange pour parler (enfin !) des "nomades du nucléaire" : ces travailleurs itinérants qui, de centrales en centrales, assurent la maintenance des installations pour des salaires inversement proportionnels aux risques encourus.
Les nomades du nucléaire sont des gens sympas !
Bien évidemment, il ne s’agit pas pour nos coin-coin locaux d’enquêter ou de dénoncer ces scandaleuses conditions de travail. Non, non, non... Mon sang n’a fait qu’un tour. Pas deux. Ici, le journalisme est affaire de bonnes manières (et de subtils copiés-collés, on le verra plus loin). Pas un mot sur les risques sanitaires. Pas un mot sur l’exposition de ces hommes à la radioactivité. Pas un. L’article se contente de constater quelques niaiseries sans intérêt. Ainsi, on peut apprendre que : « en ville, tout le monde les connait ». Si, si... Parce que, nous dit-on, « Les voitures ne sont pas immatriculées dans le coin, ». L’auteur évoque rapidement les salaires : « Ces employés [...] payés au Smic, auquel s’ajoutent les primes journalières... » pour finalement laisser entendre que tout cela n’est qu’affaire de crise et que ces gens là sont tout de même des gens sympas (radioactifs, mais sympas) : « "Ils sont sympas, mais ils font gaffe. Visiblement, c’est moins rutilant qu’autrefois. C’est un peu comme nous, ils ont moins d’argent à dépenser, c’est tout.", témoigne un commerçant. ». Et hop, fermez le ban !
"Les nomades du nucléaire, malgré les vicissitudes, n’ont pas perdu l’appétit…" (sic)
C’est là qu’arrive le morceau de gloire. N’écoutant que son courage, inspiré par un sens critique peu commun, notre ami journaliste évoque les bienfaits de ces travailleurs sur l’économie locale. [1]. Et là, je ne résiste pas à l’envie de vous reproduire un court passage où notre futur prix Pulitzer taquine les limites du ridicule.
« Si les chambres d’hôtel et les gîtes ont été pris d’assaut, de nombreux nomades du nucléaire ont choisi de camper.[* Une vraie embellie pour le camping municipal*] qui a pris ses quartiers d’été, avant même les vacances ![* À Nogent, une petite économie locale s’est formée. Dans les campagnes ont fleuri les gîtes,*] et les restaurants bon marché tentent d’attirer ces salariés. « Les habitudes ont changé et la crise est passée par là, convient le directeur d’un établissement. Toutes nos chambres sont occupées mais pour le restaurant, c’est plutôt calme. » À quelques centaines de mètres de là, des hommes partagent leurs sandwiches sur un banc. [*Les nomades du nucléaire, malgré les vicissitudes, n’ont pas perdu l’appétit…*] » [2]
Ah... c’est wonderland ! c’est le miracle du nucléaire qui sous nos yeux prend naissance : un monde merveilleux où l’atome apporte bonheur et prospérité ! Où fleurissent les gîtes et les restaurants ; où ces « nomades » participent à l’embellie touristique, où malgré la crise nos amis gardent l’appétit... Faut dire que la radioactivité, ça ouvre l’appétit ! Il s’en fallait de peu pour qu’on nous décrive ces travailleurs, la fleur aux lèvres, sifflottant un air gaie sous le chaud soleil du nogentais...
Sauf que...
Nomades ou esclaves du nucléaire ?
Sauf qu’il y a un an, la journaliste Alexandra COLINEAU, lauréate du prix de l’information sociale décerné par l’AJIS (Association des Journalistes de l’Information Sociale"), publie un article intitulé « les nomades du nucléaire ». Celle-ci après une longue enquête nous offre une autre image de ces travailleurs. Il y est question des conditions de plus en plus difficiles de ces « esclaves du nucléaire », de la politique du « moins disant » qu’applique EDF pour choisir ses sous-traitants. Il y est question des états dépressifs qui toucheraient ces travailleurs, de l’exposition aux radiations : « Les prestataires du nucléaire reçoivent 80 % de la dose collective d’irradiation subie dans l’industrie française du secteur. Cette dose est contrôlée sur chaque prestataire grâce à un film et à un badge dosimétriques qu’ils portent sur eux. Quand la limite est atteinte, c’est « la mise au vert », c’est-à-dire le chômage, en attendant que la dose redescende. « Alors pour garder leur boulot, il arrive que des gars dissimulent leur film et leur badge quand ils sont dans des zones où ça crache » confie Philippe Caens ». Bref, le point de vue de cette jeune journaliste, primée par ses pairs, est à des années lumières de celui de son confrère du coin-coin bleu.
Et lorsqu’il s’agit d’évoquer les conditions d’hébergement, le ton d’Alexandra Colineau est nettement moins bucolique que celui de notre journaliste local. Voici ce qu’elle écrit : « Pour le logement, les plus vieux ont pu investir dans une caravane ou un camping-car. D’autres choisissent les hôtels bon marché, à plusieurs dans une chambre. Il y a aussi la solution du gîte, « c’est le moins désagréable, mais en période de vacances les prix explosent ». Il y aussi ceux qui dorment dans leur voiture, sur le parking de la centrale. « Ceux-là n’aiment pas trop en parler parce qu’ils ont honte, confie Philippe. Je me souviens d’un arrêt de tranche où le responsable des prestataires passait à 6H30 le matin sur le parking pour réveiller les gars ». Autour des centrales, une petite économie locale s’est formée. Dans les campagnes ont fleuri les gîtes, et le long des routes, les marchands de kebab. »
Des faits similaires, mais un traitement journalistique radicalement différent. On est loin de l’embellie touristique évoquée précédemment...
oups, un copier-coller ?
Pourtant, entre ces deux textes existent une étrange similitude, un vieux goût de copier-coller, une habile façon de ré-arranger, avec les bonnes manières, l’article un peu trop critique d’Alexandra Colineau. Cherchez bien...
Vous ne voyez pas ? Voici la réponse :
En 2008, la journaliste primée par l’AJIS écrit :
« Autour des centrales, une petite économie locale s’est formée. Dans les campagnes ont fleuri les gîtes, et le long des routes, les marchands de kebab »
Un an plus tard, notre journaliste local (toujours pas primé, on se demande pourquoi...) recopie écrit
« À Nogent, une petite économie locale s’est formée. Dans les campagnes ont fleuri les gîtes, et les restaurants bon marché tentent d’attirer ces salariés »
Hasard ? Coïncidence ? Personne ne peut imaginer que notre journaliste du coin-coin bleu ait pu, de cette manière, pomper sa confrère et utiliser ses mots pour décrire l’univers féérique du nucléaire nogentais.
[1] Il complète ici, avec la même fulgurance d’esprit, un précédent article dont j’évoquais les meilleurs morceaux il y a quelques semaines
[2] j’ai tout de même pris la liberté de mettre en relief les passages les plus brillants










