Mesdames et messieurs les membres du collectif
« L’Aube, Troyes et la culture »
Aux bons soins de monsieur Jean-Louis Peudon
Coordinateur.
Troyes, le 20 février 2008
Mesdames, messieurs,
Voici ma réponse, tardive, à votre courrier du 31 janvier dernier. Tardive car je ne voulais pas faire une réponse « langue de bois » et parce que ce domaine me passionne particulièrement.
La culture et le patrimoine à Troyes sont pour moi une grande préoccupation. Je suis d’autant plus attentif et réceptif à ces demandes que j’adhère à quelques-unes unes de vos associations en tant que militant actif. Je vous donne quelques pistes de réponses et je joins à cette lettre mon programme dans lequel vous retrouverez de nombreux points de convergence.
Cette dimension n’est, en effet, par « anecdotique » dans notre programme mais en est un des éléments fondamentaux. Notre 6e « pôle de référence » s’intitule « Transformer l’histoire en avenir ». Il y est dit « L’histoire, le patrimoine, la richesse culturelle et architecturale troyenne ne doit pas contraindre la ville à se replier sur le passé mais doit lui permettre d’avoir des atouts majeurs pour l’avenir ».
Dans ma définition de la ville, la culture et le patrimoine sont fondamentaux. Ils en sont l’élément identitaire essentiel.
Le maire sortant a une politique qui parait ambitieuse en voulant obtenir des labels qui donneraient à la ville une reconnaissance internationale ; ceci m’apparaît surtout comme de la poudre aux yeux, une carotte qu’on agite pour cacher un désert. Une vraie politique culturelle de la ville ne doit pas se limiter à de simples étiquettes touristiques, à quelques rassemblements populaires et à deux ou trois spectacles coûteux. Ma vision des choses est très différente, je voudrais privilégier ici les actions de terrain, l‘éducation, le travail de fond et le sérieux.
Je suis particulièrement choqué par exemple que certaines associations « para-municipales » puissent éditer des ouvrages dont le contenu n’a pas le sérieux et les références nécessaires. L’histoire locale n’est pas le parent pauvre de l’histoire générale mais doit s’entourer des mêmes exigences de travail et de référence. Dans un autre domaine, on constate les mêmes dérives dans les restaurations des maisons à colombages où l’aspect « décor de théâtre » vient souvent remplacer la véritable réhabilitation faisant fit des principes de la charte de Venise : la restauration « s’arrête là où commence l’hypothèse »… Il est particulièrement inquiétant que les élus actuels s’engage dans la restauration d’un bâtiment destiné à l’office de tourisme en oubliant ces principes de base… Ce ne sont que deux exemples, mais significatifs, de dérives quand l’aspect « commercial » vient dominer toute autre exigence…
" Transformer l’Histoire en Avenir " : dans les 6 mois suivant l’élection, soit avant septembre prochain, nous lancerons une grande réflexion sur l’identité de la ville pour savoir ce qu’elle est, ce qu’elle veut dire et comment elle veut le dire. Il faudra faire le bilan des réhabilitations actuelles et passées, redéfinir de nouvelles chartes, voir si nous ne nous sommes pas trompés, parfois. Cette réflexion devant aboutir à la création d’une commission qui établira un cahier des charges pour un " Centre historique et contemporain de la bonneterie ", mais qui pourra être aussi chargée de réfléchir à l’ensemble du programme culturel et être un comité de vigilance qui pourrait tirer la sonnette d’alarme en cas de dérive... Cette commission, bien sûr, sera largement ouverte à vos associations et ne se limitera pas à un rassemblement d’élus ou de personnalités qualifiées autoproclamés qui, en se cachant derrière des audits plus ou moins sérieux de sociétés de communication brassent du vent.
Dans mon programme, je prends en compte un bon nombre des préoccupations des associations signataires de la lettre. Quelques-uns uns des objectifs de notre programme répondent à ces préoccupations :
1. Redéfinir l’architecture du Centre de Troyes, en respectant l’originalité, les traditions et en préservant son identité. Nous voulons achever la réhabilitation du centre et ramener la vie en son cœur. Je suis particulièrement sensible aux combats menés par les associations qui luttent la sauvegarde du patrimoine bâti et à sa mémoire, et j’ai combattu à leurs côtés.
Les Troyens sont fiers des secteurs rénovés, pourquoi ne pas magnifier cette fierté pour nous permettre de progresser ? Nous pensons qu’il faudrait faire participer les cabinets d’architectes troyens, l’école des Beaux-Arts, l’ESA, l’IUPM, les entreprises auboises de communication et certaines associations comme « la Sauvegarde et Avenir de Troyes » et l’ARPEHD à une nouvelle définition de la ville.
2. Depuis la création du Musée d’Art Moderne, il n’y a plus eu d’autres investissements dans les musées. La création de la M.A.T. a libéré un espace considérable au musée Saint-Loup qui n’est pas exploité. L’arrivée du conservateur Emmanuel Coquery laissait penser qu’enfin les musées allaient connaître de grands changements. Notre priorité, annoncée dans notre programme sera de créer un « Centre historique et contemporain de la bonneterie », car c’est sans doute dans ce domaine que les besoins sont les plus urgents, mais à plus long terme, ce sont tous les musées qui devraient être modernisés, repensés et redéfinis d’une façon globale.
On peut ici réfléchir sur l’absence d’un véritable « musée de la bonneterie » à Troyes. La bonneterie est encore au cœur de la ville, beaucoup de Troyens ont eu des pères ou des mères y travaillant. Cette industrie a fait la richesse de cette ville. Elle peut lui apporter encore beaucoup.
Créons donc un véritable lieu de la mémoire ouvrière. Une usine ferait parfaitement l’affaire. Il est possible de réunir un grand nombre de vieux métiers dans un vaste atelier éclairé par les sheds et ses baies vitrées, de les faire fonctionner à nouveau ; beaucoup sont en état de marche et il reste d’anciens bonnetiers capables de les remettre en route. Cela redonnerait de la vie à ces années fastes où Troyes rayonnait dans le monde économique. D’autres salles évoqueraient les grands patrons et les grands inventeurs troyens, leur puissance, leur œuvres sociales, leurs parcours. On y exposerait la saga des Lebocey, Valton, Poron et autres Marot. On viendrait y voir les collections de tricots qui se morfondent dans des cartons et qui s’abîment loin des regards. A côté des hangars à vélo, des cheminées, on choisirait d’autres ateliers pour évoquer les luttes, les grèves, les manifestations, l’importance de la vie syndicale et politique mais aussi les coopératives permettant aux bonnetiers de construire leurs maisons, les fêtes de la bonneterie qui animaient la ville, les grandes foires, les patronages laïques et les mouvements scouts, etc. etc. Et puisque la vie politique était forte à cette époque, on pourrait même y consacrer une ou deux salles.
3. Actuellement le service des espaces verts de la ville accomplit un bon travail. La ville fleurie est agréable. Il est dommage que ce service n’essaie pas d’avantage d’utiliser la réalité de l’écosystème champenois. Les essences locales trouveront leur place au même titre que des essences plus horticoles. Nous pouvons imaginer la création d’un verger en collaboration avec les « croqueurs de Pommes ».
Il faudra aussi quelques actions marquantes permettant de faire reprendre conscience aux Troyens de la beauté de leur fleuve. Comme par exemple commencer par aménager cet endroit très bucolique que forme la jonction du ru cordé avec le bras de Seine contournant le bouchon à la hauteur de la halle aux cuirs. De même la promenade du déversoir de Saint Julien pourrait avec peu un rien être transformée.
4. Enfin, je tiens à insister sur l’aspect éducation à la culture et sur son utilité pour favoriser la mobilité sociale. Il nous faudra réfléchir ensemble sur les moyens à mettre en œuvre pour permettre aux plus jeunes d’accéder à cet univers : gratuité d’abonnements à la médiathèque, ouverture élargie à des heures ou des jours plus larges, gratuité des transports collectifs pour se rendre à la médiathèque, gratuité des musées certains jours (mercredi et certains dimanches), délocalisation, programme d’éducation à l’art, initiation à la recherche dans les bibliothèques et archives… Je n’ai pas ici de solutions toutes faites mais je suis certain qu’il faudra y consacrer le travail d’une commission dont vous ferez, naturellement, partie. A l’heure ou « internet » fait croire aux plus jeunes qu’il suffit de taper quelques mots sur « googles » pour réaliser une étude et où l’éveil à la critique est indispensable, ces travaux ne sont plus facultatifs mais indispensables. J’espère que nous y travaillerons ensemble.
Pour répondre plus précisément aux préoccupations des associations signataires, nous pensons pouvoir nous engager sur un certain nombre de points et mener une réflexion sur la faisabilité d’autres :
1. Création d’un « service de la culture ». Le directeur du service serait le véritable interlocuteur de la municipalité avec les associations. Ce service pourrait coordonner les actions, étudier les demandes et les besoins des associations culturelles et patrimoniales. Il pourrait, en collaboration avec le CCI, mettre en place un « club » d’investisseurs qui pourrait apporter son soutien par l’intermédiaire du mécénat aux actions culturelles de ces associations.
2. Création d’un « service patrimoine » qui reprendrait en particulier les fonctions du « secteur sauvegardé » en intégrant la mise en valeur des monuments historiques. Là encore, les associations concernées trouveraient un interlocuteur en la personne du directeur de service. Ces associations seraient consultées pour les programmes de construction et de rénovation. Ce serait un lieu où pourraient être présentés et expliqués les projets.
3. Trouver des lieux où loger de tels services. La municipalité possède des bâtiments très représentatifs qui pourraient héberger de tels services : Hôtel Juvenal des Ursins, Hôtel Moïse ; il existe aussi l’îlot de l’Alhambra. Ce serait replacer la culture et le patrimoine au cœur de la ville. Les associations pourraient y trouver leur siège, des lieux de réunion. Je n’expose ici qu’une idée qui mériterait d’être retravaillée. Pourquoi ne pas créer une véritable « Maison du Patrimoine » qui regrouperait services municipaux de la culture et du patrimoine, associations, avec des locaux pour expositions et conférences ?
4. Aider la recherches en créant des bourses d’études, prendre des chercheurs à résidence, offrir à ceux qui viennent de l’étranger étudier aux archives ou à la médiathèque sur Troyes et sa région naturelle des hébergements.
5. Aider la publication. La « Vie en Champagne » est sans aucun doute un média indispensable pour diffuser la recherche historique concernant notre région auprès du grand public. Les étudiants « boursiers » et chercheurs à résidence devraient être tenus de donner des extraits ou des résumés de leurs recherches à la Revue. Nous pourrions envisager diverses formes d’aides comme la participation de la Ville de Troyes ou de la C.A.T. à la réalisation d’un ou deux numéros dans l’année. Une telle possibilité demande à être approfondie. Aux côtés de la « Vie en champagne », nous pourrions imaginer aussi une politique de publication des travaux de recherches des étudiants et chercheurs, après sélection par un comité de lecture auquel pourraient participer des représentants d’associations concernées. Pourquoi ne pas imaginer un « Annuaire de la Recherche » édité tous les ans, faisant état de la recherche sur Troyes d’une année ou publiant des contributions commandées sur un thème ?
6. Avoir une politique cohérente avec les autres collectivités territoriales. Il est des domaines strictement troyens et qui relèvent de la Ville de Troyes : l’Histoire de Troyes, le bouchon. Mais d’autres domaines sont à envisager dans le cadre de collaborations plus larges. Ainsi, pour prendre l’exemple de la bonneterie, c’est un phénomène économique et social qui a touché les autres communes de l’agglomération, et tout particulièrement Sainte-Savine. Ainsi, le « Centre historique et contemporain de la bonneterie » peut parfaitement s’intégrer dans une politique culturelle de la C.A.T. et même de façon plus large à d’autres lieux du département. On pourrait créer un réseau dans le département en tenant compte, par exemple, de l’expérience de « l’Association Romilly Patrimoine » en ce domaine. L’activité textile a touché tout le département : Romilly, Fontaines-les-Grès, Arcis-sur-Aube, Bar-sur-Seine,... sans compter un grand nombre d’ateliers ruraux existants encore dans les années 70.
Par ailleurs, le département a engagé une véritable politique de mise en valeur du patrimoine du XVIe siècle : statuaire, vitrail. Notre rôle ne serait pas de créer une politique concurrente mais plutôt proposer un travail d’accompagnement et de collaboration en vue de la création d’un centre de l’Art de « l’Ecole » troyenne.
7. Dans le cadre de la C.A.T., réorienter l’activité de la « Maison du Patrimoine » de Saint Julien-les-Villas vers ce qui avait fait le succès du Mois médiéval. Cette manifestation avait su fédérer comme jamais et peut-être comme nul part ailleurs les énergies venues d’horizons divers : associations, écoles, collèges, universités, chercheurs locaux... Nombres d’associations qui avaient participé activement à cette formidable aventure se trouvent aujourd’hui orphelines et l’on entend encore souvent évoquer ces manifestations avec beaucoup de regrets et de nostalgie. Il faudrait pouvoir reprendre le concept, mais en ne se limitant pas seulement au Moyen-Age, et resserrer les manifestations autour de thématiques transversales qui pourraient toucher un plus grand nombre d’associations.
Voilà en quelques lignes (que je n’ai malheureusement pas le temps de mettre en forme maintenant) le résultat des réflexions qu’a provoqué votre lettre. Pour continuer le débat je me propose de vous rencontrer (avec tous ceux qui le désirent) le Mardi 4 mars 2008 à 20h30 à la Maison des Ainés Marie Louise Fautsch - 6 rue des Vassaules à Troyes. Nous consacrerons la soirée à la politique culturelle et nous écouterons largement vos propositions. Vos présences permettront d’aller plus loin dans notre réflexion et préfigureront un partenariat futur entre la ville de Troyes, la Cat et vos associations.
Sachez que j’ai été particulièrement heureux de passer quelques minutes sur ces problèmes qui sont, pour moi, tout à fait fondamentaux. Je vous remercie d’avoir orienté le débat des municipales dans cette direction. Je resterais pour vous, quels que soient les résultats électoraux prochains, un auditeur attentif et un partenaire zélé.
Croyez en mes meilleures salutations,
Philippe BEURY
Réunion sur la politique culturelle de TROYES 2008 : Mardi 4 mars 20h30, Maison des aînés, les Vassaules.