Nous ne conseillerons jamais assez aux lecteurs de visiter l’exposition « Le beau XVIe. » Pour vous aider dans votre visite, nous consacrerons une série d’articles sur certaines œuvres exposées. La proximité de l’exposition vous permettra d’y aller fréquemment pour n’y voir qu’une ou deux œuvres en prenant le temps de déguster cette rencontre, de prolonger le temps passé aux côtés d’un chef-d’œuvre.
L’abondance du beau peut, en effet, dépasser l’entendement et l’on risque de ne plus rien voir si l’on veut tout voir en une seule fois...
Nous consacrerons donc 10 articles à 10 œuvres choisies arbitrairement parmi celle que nous préférons. Ce choix est subjectif, il s’agit de mon appréciation personnelle, c’est un « parti pris » de visite que vous pourrez suivre. Une visite générale pour voir l’ensemble et la superbe présentation, dix visites ciblées sur telle ou telle œuvre et une visite finale à l’automne pour ne pas oublier et vous aurez une vision différente de l’art troyen du XVIe…
Nous commençons donc aujourd’hui par la « Déploration de Saint-Jean ». C’est une des rares œuvres de l’exposition à avoir peu bougé. Elle était en effet exposée à quelques mètres de là, dans la troisième chapelle du chœur à droite (sud du sanctuaire), bien mal installée car le recul insuffisant empêchait d’en voir toute la beauté. Espérons que l’exposition lui permettra, ensuite, de trouver une place plus conforme à son caractère exceptionnel.
La déploration : Groupe de pierre (1520 environ - M.H.) 55 dans l’expo

- La déploration de l’église Saint-Jean
Cette œuvre constitue un des chefs-d’œuvre de l’art troyen du XVIe siècle qu’on peut rattacher à l’atelier de la Sainte-Marthe. Le « Guide du patrimoine Champagne Ardenne » publié en 1995 conteste ce rattachement. C’est à mon avis avec raison que le catalogue de l’exposition, rejoint Heinz-Hermann Arnhold et réaffirme son attribution au « Maître de Chaource » par « des comparaisons avec les groupes de Mise au Tombeau de Chaource et de Villeneuve-L’archevêque, et avec la Vierge de Pitié de Bayel, Véronique Boucherat quant à elle, considère ce groupe comme un élément clef pour rapprocher le nom de Jacques Bachot du Maître de Chaource, sans pour autant les assimiler ». [1]
« Rien n’est plus simple et plus naturel que toutes ces figures empreintes d’une profonde tristesse et d’une douleur amère », écrit Charles Fichot à son propos. Presque toujours désignée sous le nom de « Mise au tombeau » par le passé, c’est en fait une « Déploration », la Déploration, en effet, figure le corps du Christ déjà descendu de la croix, gisant sur la pierre de l’onction ou sur les genoux de la Vierge, pendant que celle-ci, sainte Madeleine et saint Jean s’abandonnent à leur douleur. C’est la scène que nous avons ici sous les yeux.
C’est exactement ainsi que sont représentés les « Déplorations » des plus grands maîtres : Giotto (Padoue), Fra Angelico (San Marc de Florence), Botticelli (Florence et Munich), Andréa del Sarto (Florence), Véronèse (Leningrad), Poussin (Munich et Dublin), et même Delacroix.

- Détouré 1
La scène est sobre et pathétique. Le Christ couché à terre vient d’être descendu de croix. Le haut du corps est appuyé sur la jambe droite de saint Jean et sa mère presse les mains meurtries de son fils. Marie se penche pour embrasser Jésus peut-être, et saint Jean lui touche l’épaule pour la réconforter. Marie-Madeleine, tout en larmes, essuie son visage avec son voile et tient un vase de parfum qu’elle verse sur les pieds du Sauveur.
Ce groupe a longtemps été ignoré des critiques. Certes Fichot [2] le décrit assez fidèlement , mais le chanoine Prévost [3] ne s’y arrête qu’en une seule phrase , Koechlin et Vasselot [4] n’en parlent qu’au détour d’un énoncé « de même le linge qu’entoure le corps est relevé presque identiquement à Vauluisant et à Bayel, et c’est une façon peu commune ; on ne peut guère le signaler qu’à la Mise au tombeau de l’église Saint-Jean de Troyes, que son caractère général permettrait d’ailleurs de rapprocher de l’atelier de la Sainte-Marthe » , Morel-Payen [5], et Dom Eloi Devaux ne l’aime manifestement pas ... « Il n’y a que treize ans entre le sépulcre de Chaource et celui de Villeneuve (…) et la déposition de Saint-Jean de Troyes. Qu’il faut peu de temps pour que le perfectionnement du métier gâte les plus belles qualités ! » [6]
Et pourtant, ce groupe mérite mieux. Il est de la même veine que les œuvres maîtresses de l’atelier de la Sainte-Marthe (Pietà de Bayel, sépulcre de Chaource, sépulcre de Villeneuve-l’archevêque ou retable de Rumilly-les-Vaudes).

- Marie

- Marie-Madeleine
La parenté est indéniable et se remarque au premier regard. Les menus détails se retrouvent dans l’ensemble de ces œuvres. La Vierge et la Madeleine ont le même visage ovale, le nez à méplat, les pommettes un peu saillantes, toutes caractéristiques de ces œuvres.

- Saint Jean de Saint-Jean

- Saint Jean de Chaource

- Saint Jean de Chaource 1
Les détails de l’arrangement de la chevelure de saint Jean sont identiques. Ce sont les mêmes qu’à Chaource ou Villeneuve-L’archevêque. Mieux, le visage est celui du même homme, qu’on reconnaîtrait si on le croisait dans la rue.

- Détail 1

- Détail 2

- Détail 3

- Détail 4

- Détail 5

- Détail 6
Quant aux détails, les nœuds des ceintures, les voiles, les attaches… ils sont tous semblables à ceux d’autres œuvres de l’atelier de Chaource.
Une composition digne des plus grands Maîtres…
Mais il y a plus, et nous n’hésitons pas à écrire qu’il s’agit d’un des chefs-d’œuvre les plus intéressants de l’art troyen.
En effet, l’imagier est à ce moment en pleine possession de ses moyens. Si les détails rattachent la Déploration aux œuvres majeures citées plus haut, il y a plus ici, la composition est remarquable.

- Lignes
L’ensemble s’articule autour de la main gauche du Christ que tient sa mère, elle est située au centre de la composition « O ». Les lignes idéales partent de là et déterminent l’équilibre de la scène.
La tangente « MOP » part du menton de Marie-Madeleine et aboutit à l’extrémité de la robe de saint Jean sur le sol. L’autre tangente, « JOR », frôle le menton du saint et passe par le talon droit du Christ. L’horizontale « HOH’ » passant par le point « O », traverse le centre du visage du Christ et souligne la base de la manche gauche de sainte Madeleine. Toutes ces lignes se croisent au point central des mains « O ».

- Cercle C1
Il y a mieux… Si l’on trace un cercle ayant pour centre le point « O », les mains du Christ, on se rend compte que cette courbe « C1 » détermine le volume de saint Jean. Ce cercle englobe la totalité de l’œuvre.

- Cercles C2 et C3
Si l’on inverse cette courbe « C2 » on délimite le dessin de la Vierge. Cette seconde courbe, inversée elle aussi, détermine « C3 » l’espace aérien de sainte Madeleine.
Ces cercles déterminent deux ovales : l’un comprenant la Vierge, Jean et le haut du corps du Christ, l’autre, plus petit, contenant Marie-Madeleine repoussée à droite de l’œuvre, comme éloignée, mais participant à l’équilibre de l’ensemble.
L’artiste avait donc une idée précise de la composition qui était chez lui autre chose qu’un calcul purement mathématique, quand on considère l’expression des personnages.
Un « équilibre » magistral

- Déséquilibre sans M-Madeleine
Tout est ici équilibre. L’œuvre risquait de « basculer » vers la gauche où se trouve l’essentiel de la gravité avec saint Jean, le haut du corps du Christ et la Vierge ; c’est sainte Madeleine qui contrebalance ici la composition, la rééquilibrant à droite, l’espace vide entre les deux femmes concourant lui-même au contrebalancement. Regardez comme l’oeuvre est déséquilibré si l’on supprime Marie-Madeleine...

- Forces de tension
À l’aide d’une tension inversée, l’imagier est arrivé à ce résultat (voir les flèches). Mais sainte Madeleine risquait elle-même d’être isolée, de basculer à droite, elle est maintenue à proximité de la Vierge par l’effet des courbes inversées « C2 » et « C3 » et elle fait corps avec l’œuvre par son appartenance au cercle C1.

- Cercles C2 et C3
Des regards significatifs...

- Regards
Suivre les regards des personnages nous en apprend plus encore. Jean, jeune homme, adolescent (il a une quinzaine d’années), regarde la mère du Christ cherchant un réconfort, il a tout perdu... Marie, noyée dans sa douleur, mais une douleur pudique comme toutes les vierges de l’école troyenne, dirige son regard vers le visage de son fils pour le contempler une dernière fois. Les yeux fermés du Christ s’oriente parallèlement à la ligne de force oblique qui suit son corps. Cette grande diagonale pèse sur toute l’œuvre, amarrant l’œuvre au sol, à la terre, comme pour faire sentir le poids du désespoir.

- Cercle C1
Mais le centre de la composition, là vers où se porte le regard immédiatement, est le point « O », résultante de toutes les lignes de force, point initial où se joue le « drame », là où la mère soutient la main de son fils mort…
Ce mode de composition est tout à fait semblable par exemple aux « Bergers d’Arabie » de Poussin. En solidité de composition, nous ne connaissons quelque chose de comparable, dans l’art troyen du XVIe siècle, qu’à Villeneuve-l’Archevêque ou dans le vitrail de la Passion de Sainte-Madeleine.

- Marie

- Marie-Madeleine

- Le Christ
Ce groupe possède une autre qualité essentielle, qualité rare dans notre sculpture locale : l’unité d’exécution. En effet, hommes et femmes sont de la même veine. Le sépulcre de Saint-Nizier, par exemple, est remarquable par ses hommes mais les femmes ont une mollesse de traits qui détruit l’unité. Si intéressante que soit la Mise au tombeau de Chaource, il faut reconnaître que si les femmes se situent parmi les plus authentiques chefs-d’œuvre de l’art troyen, les hommes n’ont pas la même qualité. La déploration de Saint-Jean est d’une unité parfaite. Les quatre personnages sont certainement du même ciseau.
Ce groupe fut polychromé mais malheureusement il ne reste rien de cette décoration.
C’est une œuvre exceptionnelle. Il est rare de trouver quelque chose d’aussi solidement construit dans l’art troyen du XVIe siècle.
Ce texte est basé sur un article publié par André Beury dans l’Est-Eclair en 1987, adapté et complété plus tard par Philippe Beury.
[1] Catalogue de l’exposition Le beau XVIe siècle. Chefs-d’œuvre de la sculpture en Champagne. - Pollina Avril 2009
[2] Fichot, 1900, t. 4 p. 126
[3] A. Prévost – Histoire de Saint-Jean, quartier et paroisse de Troyes – 1936.
[4] Koechlin et Vasselot - La sculpture à Troyes au XVIe siècle. - 1900.
[5] Morel-Payen - Troyes et l’Aube - 1961. ne lui prête guère attention
[6] Dom Eloi Devaux - Le Maître de Chaource - Edition Zodiaque - 1956 - p. 18.







