Il y a maintenant un an était mis en ligne un article fort nostalgique sur la disparition du Mois médiéval. Intéressé par le sujet, j’avais décidé d’y voir plus clair. j’ai pris le soin d’écouter divers intervenants, chercheurs et érudits locaux, acteurs divers de ce domaine culturel et étudiants afin de me faire une idée. Et de vous poser cette question : la culture doit-elle être le faire-valoir de quelques personnalités politiques ?
Il est certain que la culture historique et artistique est un formidable faire-valoir. Vous y associer semble vous donner une certaine aura, un certain prestige, une certaine intelligence. Mais n’est-ce pas paradoxal que de voir ceux qui autrefois dénonçaient violemment les pratiques ô combien honteuses de la « gauche caviar » et du pharaon Mitterrand, reprendre à leur compte cette pratique dans l’espace du fief que leur ont aménagé les lois de décentralisation. Car pour mieux profiter du pouvoir que peut conférer culture historique et artistique, ne vaut-il pas mieux la contrôler et l’asservir ?
De beaucoup, l’on semble regretter effectivement le défunt Centre d’Etudes Médiévales, et bien que le directeur actuel doit son poste au fondateur du Mois Médiéval, d’un avis général, nous sommes bien loin aujourd’hui de ce qui avait fait le succès de ce formidable événement des plus populaires. Notre homme n’est pas un banal docteur en médecine, même radiologue, autant dire un amateur éclairé. Non, il est une véritable personnalité de la culture historique et artistique, un docteur en histoire de l’Art, un potentat culturel aux puissants réseaux ; c’est lui-même qui le dit aux bonnes oreilles comblées de ses confidences. C’est ce qui fait toute la différence. A la passion de l’un, dépensant sans compter son temps et son énergie, s’est substitué le travail d’un véritable professionnel, d’un homme qui, aux dire de quelques jaloux refoulés, sans doutes, faute d’avoir su trouver une chaire en Université, a trouvé refuge dans un petit coin de province, une petite aire où il peut manifester sa puissance sans conteste. Dans la gestion d’une telle maison, pas de place à la passion et à l’amateurisme. L’érudit ou le chercheur local, que nenni ! Trop peu valorisant tant pour sa propre aura que pour celle du politique au service duquel il travaille. L’érudit et chercheur local est à exclure des programmes. Il a cependant son utilité lors des grandes messes inaugurales, ramené à la seule place qui devrait être la sienne, applaudir les magnifiques discours qu’on lui sert auparavant, qu’enfin, comme pour mieux le remercier de son utile présence et de sa patience, il puisse se précipiter sur petits fours et flûtes de Champagne. Les récits qu’en font les habitués, presque toujours les mêmes sur tous les événements culturels officiels, semblent sortir tout droit de quelques épopées antiques. La bataille des Thermopyles est à la mode. Ils sont certes extrêmement flattés d’avoir été invités par Môsieur le Président, Môsieur le Président adjoint, et quelle honte si par malheur il en est un qui n’ait pas reçu son carton d’invitation, mais n’en sont pas tous, ou presque, tout à fait dupes.
Le directeur est seul maître à bord, après Dieu, le politique qui ordonne. Il est le chef et nul n’ose le contester. L’offre d’un poste culturel est tellement rare pour les étudiants en études patrimoniales de la ville que les quelques privilégiés invités au royaume du seigneur ne se permettraient pas d’émettre un quelconque avis, ne serait-ce qu’une seule idée, contraire au maître des lieux. Il doit boire ses paroles, les considérer comme paroles d’Evangiles. Il doit croire en ses promesses, en les perspectives d’avenir qu’il peut faire miroiter. Aussi, il doit exécuter sans broncher. Môsieur le docteur ès Arts ne serait pas le genre de personne à s’intéresser aux considérations du petit personnel. Il en est du même pour le bas peuple, nous dit-on. Il aime à discuter longuement religion ou histoire avec les très savants universitaires, de préférence les multidiplômés, les multi-directeurs de centres de recherches, ceux dont titres et qualifications rappellent les décorations de vestons de généraux soviétiques. Bref, seule l’élite l’intéresse, monde auquel il appartient, il ne peut en être autrement. Ce qu’il faut c’est avant tout de prestigieux intervenants, ou plutôt des intervenants issus de prestigieuses institutions, surtout pas du local, jusqu’au dernier atelier proposé, une initiation à la recherche en archives, qui sera animée par un professeur… de Haute-Marne, tant qu’il vrai qu’il n’y a que des incompétents au niveau local. L’érudit et chercheur local a le sentiment d’être méprisé et ignoré. Un docteur en Histoire, dans l’Aube, s’il est Aubois, surtout s’il est Aubois, ça ne compterait pas. Un chercheur dans l’Aube, s’il est Aubois, surtout s’il est Aubois, ne peut être qu’un incompétent. Alors il faut du Parisien, surtout du Parisien, c’est ce qui se fait de mieux. Et bien que loin des sources, loin des œuvres, le Parisien est cependant le plus expert à parler de notre histoire, de notre culture, de notre art, car lui seul détient la vérité : il est l’UNIVERSITAIRE, c’est ce qui fait la différence ! L’érudit et chercheur local n’est qu’un misérable paysan incompétent ne faisant que gâcher ses propres richesses. Alors il faut les lui confisquer.
Oui, nous sommes loin du Centre d’Etudes Médiévales. Que reste-t-il des Etudes Médiévales en fait ? Une ou deux expositions, un thème dans l’un des cycles de conférence ? Loin des considérations locales, les formidables conférences de l’Ecoles du Louvre font la fierté de son directeur et de son maître politique. Les conférences sont variées : le cubisme, les couleurs au Moyen-Âge, l’histoire du sous-vêtement, du jean... Les intervenants, venant pour la plupart de l’Ecole du Louvre, sont de qualité variable. C’est à se demander parfois comment certains ont été choisis : hésitants, ne s’appuyant sur rien, se répétant, générant un ennui hors du commun, passant l’ensemble de la conférence réfugié derrière un texte froid et rigide. Mais il faut absolument tenir un calendrier et trouver de quoi boucher les trous de la grille. Alors on est peu regardant, on joue l’effet que peut provoquer l’originalité du sujet ; l’important c’est l’étiquette dorée de l’Ecole du Louvre. D’autres intervenants ont pu être cependant excellents. « En filtrant un peu, on pourrait obtenir des séries de conférence de qualité », me confiait un étudiant. Propos semble-t-il forts prudents. Mais voilà, il leur est laissé peu le loisir de filtrer et de choisir. Pour remplir la salle, on fait venir tous les étudiants possibles et imaginables : IUP, IUMP, ESAA, Faculté,... A croire quelques-uns, les professeurs les somment d’être assidus et les menacent de faire porter quelques devoirs sur l’une de ces conférences. C’est qu’il faut faire appel à des renforts sous peine de tourner avec les 10 à 15 habitués dans l’amphithéâtre. Et les directeurs des institutions universitaires trop contents de trouver une offre qui leur est faite, car trop souvent trop absents, trop occupés, trop absorbés, trop pressés par l’immense travail qu’ils cumulent entre Paris et Reims. Et le patrimoine dans tout ça ? Le patrimoine de la C.A.T. ? Quelles retombées quant à la connaissances de l’Histoire et des Arts de la Communauté de l’Agglomération Troyenne, celle qui pourtant finance cette « maison culturelle » ?
L’autorité politique toute puissante nous l’affirme pourtant lors des grandes messes inaugurales saisonnières, après avoir débuté le discours par le traditionnel « Môssieur le Maire n’a pas pu être des nôtres ce soir... », parfois avec une variante « Môssieur le Président de l’Agglomération… ». La maison du Patrimoine est la maison de la recherche universitaire, elle est son soutient. Discours répétitif de saison en saison, même si l’auditeur est toujours le même. Le parterre d’invités d’honneur est toujours impressionnant, autant qu’une tribune officielle sur la place rouge lors des grands défilés Staliniens. Elle croule sous le poids des médailles pendantes au torse des généraux. Alors on joue faussement le modeste, on se laisse aller à une petite blague, après avoir souligné le travaille immense fait en direction de l’Université, de l’aide qu’on lui a apporté, et de la mise en valeur de ses travaux au travers de l’exposition que l’on inaugure. Et l’on donne la parole aux illustres personnages, venus congratuler les promoteurs de l’événement. Le résultat est là. Devant l’assistance aussi silencieuse qu’au prêche le dimanche matin, silence entrecoupé de chaleureux applaudissements. On se gonflerait trop facilement d’orgueil des tant d’éloges. Quel faire-valoir ! Alors on fait un petit tour de l’exposition, difficilement appréciable du fait de l’affluence des invités à la grand-messe de Pâques ; la plupart ne reviendront jamais la revoir au calme afin d’apprécier le magnifique travail accompli. On vient se satisfaire du travail du scénographe payé, à ce qu’on dit, à prix d’or, avec cependant des résultats que certaines mauvaises langues jugent plutôt médiocres. Combien d’expositions sont réalisées avec de longs textes illisibles, non exempts de fautes particulièrement basiques – on m’a raconté l’exemple d’un érudit local qui avait relevé bien des approximations dignes d’un étudiant de première année de faculté (Le Prince Xavier de Saxe traversant le département de la l’Aube… au XVIIIe siècle !!! Mais l’anachronisme n’a pas d’importance, lui aurait-on répondu.) - écrits en bas de panneaux en blanc sur fond rouge vif, combien de choix scéniques se limitant à « les photos d’extérieur en bas, les photos d’intérieur en haut », combien de présentation préférant les thèmes à tiroir plutôt qu’une progression signifiante ? Bref, c’est à se demander si on justifie vraiment l’utilisation du budget dans certains cas, budget financé par l’ensemble des villes de l’Agglomération troyenne. Il paraît que la très belle exposition sur le Prince Xavier de Saxe aurait fait à peine plus d’un millier de visiteurs. Elle avait pourtant bénéficié de la publicité que lui offrait la presse locale dans ses pages culturels. Pas une semaine on ne manqua de nous inciter à s’y rendre. Il paraît aussi que l’exposition de cette année aurait fait encore moins d’entrées, avec toujours la même exhortation journalistique. Rumeurs, simples et viles rumeurs de quelques jaloux ? Quels sont réellement les chiffres, les VRAIS chiffres ?
A qui profite alors de telles expositions ? A la connaissance du patrimoine de Saint-Parres-aux-Tertres ou de La Chapelle-Saint-Luc ? Car, que diable, ne s’agit-il pas de « LA Maison du Patrimoine » de la C.A.T. ? Nous pouvons véritablement nous le demander. Elle est à la fois « salle polyvalente pour les festivités de la C.A.T. », salle des fêtes où sont données cérémonies de vœux et autres réjouissances de quelques entreprises et banques bien en cours à la municipalité de Troyes. Et quelques employés de la Mairie de s’étonner de recevoir d’étranges appels de futurs mariés désirant y faire leur banquet de noces. Maison du Patrimoine faire-valoir de quelques personnalités politiques et moyen de contrôle par quelques potentats locaux du monde culturel ? A vous de juger.










