Après Daniel Renard, le commissaire-enquêteur qui ré-inventait les statistiques, voici un autre Daniel, Jean-Daniel Courot, l’homme qui décide plus vite que son ombre !
Devant les grossières approximations de la première enquête d’utilité publique, le tribunal administratif avait, on s’en souvient, annulé l’avis favorable rendu. C’est donc un nouveau commissaire, venu de Châlons-en-Champagne, qui vient de rendre sa décision, une nouvelle fois favorable. Rassurez-vous, comme pour la 1ère enquête, les conclusions sont tout aussi extraordinaires !
La Reine d’Angleterre est favorable au Moline Bridge !
D’abord, parlons un instant de la forme. 846 participants, c’est un chiffre spectaculaire. Bien supérieur aux quelques 300 personnes qui s’étaient mobilisées lors de la première enquête. Si spectaculaire qu’il en devient suspect...
D’ailleurs, Chapi-Chapo s’étonne d’un certain nombre d’avis favorables. Passons vite sur les lettres parvenues de région parisienne ou même de Grande Bretagne (si, si !)... Après tout, les sujets de sa majesté peuvent bien, eux aussi, s’intéresser à ce glorieux « Moline Bridge ». Il ne reste pas moins que parmi les 371 lettres envoyées, beaucoup d’entre-elles ont clairement « pompé » un argumentaire-type en faveur du pont, rédigé par avance par une tierce personne qu’on imagine aisément proche de la municipalité. Seule différence : le nom et la signature au bas du courrier. Mais ce n’est pas tout, dans le registre que j’ai pu consulter, on retrouve également une bonne tripoté de ces avis « copié-collé » en faveur de ce pont. Là encore, seule la signature varie... Plus étonnant, en me rendant sur le lieu de l’enquête, j’ai pu assister à une scène peu courante. Au moment où je feuilletais le registre, 5 ou 6 ouvriers du BTP, en plein milieu d’après-midi, venus directement d’un chantier, sont entrés et ont demandé à participer à l’enquête. Quel généreux patron les a ainsi autorisés à se rendre, pendant leurs heures de travail, à cette enquête ? Nul ne sait... En tout cas, parmi ces ouvriers, l’un deux ne savait pas écrire. Qu’à cela ne tienne ! Sur les conseils de l’employé municipal, ses collègues ont rédigé l’avis à sa place. Le bougre s’est simplement contenté de signer. Voilà qui, sur la forme, en dit long sur les moyens mis en œuvre pour parvenir à obtenir un avis favorable...
Une enquête de 30 jours réglée en 15 !
Sur le fond, l’avis rendu par le commissaire-enquêteur vaut également son pesant de cacahuètes. D’emblée, on apprend que notre brave homme avait pris sa décision au bout de seulement 15 jours ! : « Ma décision était prise au bout de quinze jours » Pas de bol pour moi,j’ai déposé mon avis 2 jours avant la clôture de l’enquête. 13 jours trop tard, pour que Jean Daniel Courot prenne en compte ma modeste contribution... 13 jours trop tard, puisque celui-ci avait déjà tout compris au bout des 15 premiers jours... Balèze le gars... Autant dire que mes arguments n’ont pas pesé plus lourd plus qu’une roupie de sansonnet.
Ma p’tite bafouille ne risquait de toute manière pas de « faire trembler la république » car notre commissaire-enquêteur partait, de toute évidence, avec quelques vieilles idées reçues du siècle dernier. Interrogé par Chapi-Chapo, notre homme nous explique ainsi que beaucoup d’opposants à ce pont routier étaient favorables à une passerelle piéton-vélo. C’est vrai, moi le premier. A l’instar de Daniel Renard, lors de la 1ère enquête, notre ami en a donc conclu que le quartier était enclavé (puisque les opposants veulent une passerelle) et qu’il fallait donc construire un pont routier (puisque le pont est là pour désenclaver) ! Logique, non ? La passerelle prouve l’enclavement, un peu comme le bucheron d’une vieille histoire drôle prouve à l’indien, en coupant du bois, que l’hiver sera rude [1] !
Quand homme blanc vouloir passerelle, c’est que le quartier est enclavé !
D’aucuns verront également dans le raisonnement de monsieur Courot un parfait exemple d’un syllogisme absurde [2] pour justifier à postériori une idée préconçue. Sauf que les choses sont un peu plus complexes. La notion d’enclavement d’un quartier n’est en effet pas une notion absolue, mais bel et bien relative ; relative à une situation socio-économique, à la prise en considération des modes de déplacement de chacun. Dire que l’on veut une passerelle n’induit pas que ce quartier est enclavé. Encore moins qu’il faille un pont routier pour le désenclaver ! Mais ça, monsieur Courot n’était manifestement pas en capacité de le comprendre, ni même de l’entendre. Quitte à me répéter, ce quartier n’est pas enclavé. Les habitants ne vivent pas dans une zone particulièrement défavorisée. C’est même le contraire. Ils sont, de plus, parfaitement connectés à toutes les fonctions urbaines de la ville et de l’agglomération. Seule existe une difficulté particulière pour les piétons et les vélos qui veulent se rendre au centre commercial. Si cette difficulté peut justifier une passerelle, elle ne permet pas de dire que ce quartier est enclavé. Le raccourci de Mr Courot vire ici au tête-à-queue intellectuel !
Les vieux font tous leurs courses en voiture, c’est bien connu...
Mais le plus drôle arrive pour la fin. Dans l’article de nos amis de Chapi-Chapo, Jean Daniel Courot s’interroge sur le projet d’une passerelle : « Et est-ce que vous voyez des enfants traverser seuls une passerelle de 120 mètres de long ? Quant aux personnes âgées, elles utilisent toujours leur voiture pour aller faire leurs courses ». Ben oui, mon Dany ! Et les marmottes, elles emballent le chocolat ? Je vous laisse imaginer, à la lecture de cette déclaration, les présupposés qui ont guidé le travail « impartial » de notre commissaire-enquêteur. Un commissaire-enquêteur incapable d’imaginer un enfant de 12 ou 13 ans faire 120 mètres sur une passerelle piétonne ; un commissaire-enquêteur incapable d’imaginer un vieux faire ses courses autrement qu’en voiture !!!! La conclusion qu’en tire Jean Daniel Courot est par conséquent d’une logique imparable : puisque les enfants ne peuvent plus faire 120 mètres à pieds et que les vieux prennent toujours leur voiture : il faut faire un pont routier. On permettra ainsi à nos « ainés » de faire... 120 mètres en voiture. Et nos marmots ? Feront-ils, grâce à ce pont routier, les 120 mètres à pieds au milieu des voitures ? Encore moins. Est-ce qu’alors, ils emprunteront la bagnole de papa pour se rendre au Centre Commercial ? Pas davantage !
Finalement, ce qu’on retient ici, ce sont des conclusions aussi légères et grotesques que lors de la précédente enquête ; des conclusions qui, également, transpirent un incontestable parti-pris. De toute évidence, ce quartier n’est pas enclavé. Et le besoin exprimé d’une passerelle ne suffit absolument pas à prouver l’enclavement de la Moline. Or, cette notion d’enclavement supposé est au coeur de ce projet. Si, comme je le crois, la Moline n’est pas enclavée, si les conditions de circulation ne posent pas de problèmes prégnants, rien ne vient justifier la création de ce pont routier pour désenclaver un quartier qui ne l’est pas ! Force est de constater qu’une fois encore, le commissaire-enquêteur n’est toujours pas parvenu à prouver l’enclavement de la Moline.
[1] Au Canada, dans le Grand Nord, un bûcheron coupe son bois pour l’hiver. Après deux journées de coupe, et plusieurs stères transportées, il en vient à se demander si sa provision de bûches sera suffisante. Les hivers sont très froids, dans la région. Il va donc voir un vieux chef indien, un peu déplumé, pour savoir si l’hiver sera rigoureux. Il pose sa question, et le chef lui dit : - Ugh ! Hiver sera rude. Alors le bûcheron retourne couper du bois, encore et encore. Au bout de quelques jours de dur labeur, il retourne voir le vieux chef et lui repose sa question. Et le chef répond : - Ugh ! Hiver sera rude, très rude ! Alors le bûcheron retourne bucheronner. Pendant quinze jours. Puis il retourne voir l’indien. Qui lui dit : -Ugh ! Hiver sera rude, très très très rude ! Alors le bûcheron demande au chef : - Mais, Grand Chef, comment peux-tu savoir cela ? Et l’indien répond : - Quand homme blanc couper beaucoup de bois, c’est que l’hiver sera rude !
[2] Tous les chats sont des mammifères, les chiens sont des mamifères, donc les chats sont des chiens ! et ici : Les riverains veulent une passerelle. Or, une passerelle est faite pour désenclaver. Donc les riverains veulent un pont












