Le tapis volant, c’est ce qui aurait - selon l’architecte - inspiré le Pont de la Moline présenté mercredi 11 janvier. Pascal Houplon, présent à cette réunion, revient sur une soirée mémorable...
Si Daniel Picara voulait définitivement plomber son pont, il y est, mercredi soir, parfaitement parvenu. Empêtré dans une présentation confuse, agressif face aux opposants, incapable de trouver la moindre raison valable à ce « tapis volant », le maire de Saint-Julien s’est perdu dans une « propagande » [1], digne d’un autre siècle.
Personne ne peut penser que François Baroin et Philippe Adnot sont assez stupides pour financer ce projet...
En monsieur Loyal, Jacques Rigaud a ouvert le bal et donné le tempo de cette triste danse : « Personne ne peut penser que François Baroin et Philippe Adnot sont assez stupides pour donner plusieurs millions d’euros à un projet qui ne servirait à rien ». Faites nous confiance, semblait-il dire, et dormez tranquille... La France, hélas, regorge de projets inutiles, coûteux et ratés, portés par des élus souvent aussi brillants que le ministre du double A... Pour n’en retenir que deux, citons à Troyes, la Halle aux Vélos, ersatz raté du vélib ou le parc logistique désespérément vide...
Les petits pieds de Picara dans les pas trop grands de ses prédécesseurs
Le reste fut dans la même veine. Pendant de longues minutes, Daniel Picara a tenté de mettre ses petits pieds dans les pas trop grands de ses prédécesseurs. Le maire sancéen, parlant parfois de lui à la 3e personne, nous a ainsi expliqué qu’il ne faisait que réaliser ce que tous les maires avaient promis. Mais il oublie de dire que depuis les années 70, le monde a changé. Ce qui pouvait se justifier au 20e siècle n’est peut-être plus d’actualité au 21e siècle. Il oublie d’expliquer que ces maires, une fois aux affaires, ont tous renoncé à ce pont, constatant sans doute qu’un tel ouvrage n’était pas si utile que cela. Mais il n’oublie pas, même si les propos furent confus, de tacler les opposants jugés irresponsables sans reconnaître que la justice leur a pourtant donné raison.
Sur le fond, Daniel Picara a éprouvé les pires difficultés pour justifier l’intérêt de ce « tapis volant » [2]. Il faut le faire, nous a-t-on dit, le faire pour les générations à venir, le faire pour désenclaver le quartier de la Moline, le faire car il ne coûtera rien aux contribuables (c’est vrai que 3,5 millions d’euros, c’est presque rien...), le faire car il est déjà commencé... Bref, il faut le faire même s’il ne sert à rien. Et ceux qui disent le contraire n’y connaissent rien.
Le pont sera un acte visionnaire pour désenclaver madame Michu...
Pas avare de contradictions, Daniel Picara nous a donc expliqué que ce pont était un acte « visionnaire » (rien que ça), un ouvrage pour les générations futures... Et d’ajouter finalement, quelques minutes plus tard, que personne ne savait ce que seraient les transports dans 20 ans et si l’usage de la voiture allait reculer. Acte visionnaire qu’il disait...
Mais surtout, ce qu’on aura remarqué, c’est la vacuité des arguments employés. Répété dix ou vingt fois, ce pont doit servir à dé-sen-cla-ver le quartier de la Moline. Désenclaver, c’est la tarte à la crème des projets d’urbanisme. Mais désenclaver qui ? quoi ? pourquoi ? Pour seule réponse, Daniel Picara a évoqué le sort d’une vieille dame qu’il connait bien. Une vieille dame sans voiture et qui ne peut plus se déplacer pour se rendre au supermarché ! De là à faire un pont routier (un projet visionnaire) pour que cette vieille dame sans voiture (! !) aille acheter le ronron de son chat, il n’y a qu’un pas que notre maire s’est empressé de franchir en expliquant que madame Michu prendrait le bus ! Logique...
Si la Moline n’est pas enclavée, tout le projet perd sa raison d’être
Est-il sérieux de résumer la question de l’enclavement aux problèmes de madame Michu ? Évidemment non. Pour préciser cette notion, employée à tort et à travers, il faut rappeler deux ou trois éléments. D’abord, un quartier enclavé est un quartier qui souffre, en raison de la présence d’obstacles physiques (autoroutes, voies ferrées, rivières...), d’isolement et surtout de difficultés économiques et sociales. Si pour la Moline, l’obstacle physique est là, force est de constater que ce quartier n’est isolé ni du centre-ville de Saint-Julien, ni de Troyes, ni du reste de l’agglomération, et n’a surtout rien d’une zone défavorisée. Dire que la Moline est enclavée est donc tout simplement faux. Et si ce postulat tombe, tout le projet perd sa raison d’être. Le seul enclavement que l’on puisse reconnaître ne concerne pas le transport automobile, mais les piétons et les vélos qui ne peuvent actuellement pas se rendre au centre commercial. Dans ce cas de figure, la passerelle proposée par les opposants prend tout son sens.
C’est d’ailleurs là le seul véritable intérêt de cette liaison. Interpelé sur l’augmentation du trafic, un responsable de la mairie avouera même que l’essentiel des flux n’ira que de l’avenue Terre Noire au Centre commercial, et vice-versa ; ce qui représente une distance de 300 à 400 mètres. Autrement dit, cette liaison aura pour but de faciliter des déplacements inférieurs à 400 mètres. Est-il sérieux de construire un pont routier pour des parcours si réduits ? D’évidence non, sauf à vouloir jeter l’argent par les fenêtres.
Miracle comptable : ce pont à 3,5 millions ne coûtera rien aux contribuables.
L’argent justement... c’est l’autre sujet de polémique autour de ce pont. Le projet est pour l’instant estimé à 3,5 millions d’euros. Pour Daniel Picara, magicien de la comptabilité à ses heures perdues, cette somme ne grèvera pas les finances municipales grâce aux larges subventions obtenues. Selon ses propres mots ce pont : « ne coûtera rien aux contribuables. ». Interrogé à plusieurs reprises sur ce miracle d’un pont indolore financièrement, il tentera d’expliquer que cet argent existe et qu’il faut bien le dépenser : « On a pris vos impôts, mais vous les auriez donnés de la même façon s’il n’y avait pas eu de pont. » ! Il finira quand même par avouer que si le pont se fait, il n’y aura sans doute plus de gros projets possibles à Saint-Julien.
Gagner plus d’argent en stoppant la construction d’un pont qu’en le réalisant
L’argent encore... Avec un aplomb stupéfiant, Daniel Picara a également osé expliquer : « si les travaux devaient s’arrêter, il nous en coûterait 4 à 5 millions d’euros » ! Abandonner ce pont coûterait donc plus cher que de le construire affirma sans rire le maire de Saint-Julien. Une première mondiale qui devrait réjouir toutes les entreprises de BTP et les plus grands économistes sur les perspectives de gagner plus d’argent en stoppant la construction d’un pont qu’en le réalisant ! L’argument est si grotesque, si énorme, qu’il n’a suscité que quelques regards atterrés. Ça ne méritait pas plus...
Daniel Picara fait tourner les chars pour brûler l’essence
L’argent toujours... pour Daniel Picara, le pont doit aussi être construit pour la bonne raison que les subventions ne seraient pas versées si le projet devait être annulé. La passerelle des opposants, moins chère, ne permettrait pas, croit-il savoir, d’obtenir autant d’aides. Dans une démonstration mémorable, le maire de Saint-Julien tenta même d’expliquer qu’un pont à 3,5 millions coûterait finalement moins cher qu’une passerelle à 2 millions, tout cela grâce à ces miraculeuses subventions qui, comme tout le monde sait, viennent de généreux philanthropes qataris. Autrement dit, pour le maire de Saint-Julien, mieux vaut un pont inutile, coûteux mais grassement subventionné par le Grand Troyes, qu’une passerelle moins chère, plus utile, mais moins subventionnée. Qu’importe s’il s’agit d’argent public. Qu’importe si ces millions pourraient être dépensés autrement et plus efficacement comme l’ont fait remarquer plusieurs intervenants. Le maire de Saint-Julien, par ailleurs vice-président du Grand Troyes, agit avec l’argent public comme un militaire en fin d’année faisant tourner en rond les chars pour brûler les derniers litres d’essence.
Pour conclure ce long compte-rendu, il faut aussi évoquer le chauvinisme de clocher, entretenu par Daniel Picara et sa majorité, qui plane sur cette polémique. Un conseiller général, maire de Rosière, peut bien défendre le projet, personne n’y trouve à redire. Le Grand Troyes et ses habitants peuvent largement subventionner l’ouvrage, sans que nul ne s’offense. Mais pour quelques partisans du pont, certains des 1 700 signataires n’habiteraient pas le quartier de la Moline et ne seraient même pas sancéens ! Diable, des étrangers !! De quoi pour messieurs Picara et consorst faire perdre à cette pétition sa légitimité. Je laisse chacun juger la bêtise de cette attitude...
Finalement, cette réunion publique aura confirmé ce que beaucoup savaient déjà. Ce projet ne repose sur aucune base solide. Rien ne semble pouvoir justifier le désenclavement routier d’un quartier qui n’est tout simplement pas enclavé. Les arguments grotesques, les contradictions multiples, les approximations nombreuses ont ponctué un débat que Daniel Picara, incapable de convaincre de l’intérêt réel du projet, a préféré écourter.
Enquête d’utilité publique du lundi 16 janvier 2012 au jeudi 16 février 2012 au centre technique Municipal de Saint Julien les Villas situé :
65 rue Carnot
du lundi au jeudi de 8h30 à 12h00 et de 13h45 à 17h30
le vendredi de 8h45 à 12h00 et de 13h45 à 17h00












