Au commencement il y avait un homme, Daniel Picara. Il voulait construire un pont. Son pont, sur la Moline. Pas un p’tit pont de bois, comme dans la chanson. Pas une petite passerelle de trois fois rien. Mais un gros pont de goudron et de béton. Un truc qui en jette, un pont pour garder à tout jamais le souvenir de son passage sur Terre. Un pont à 3,5 millions.
Il le voulait, Daniel, son gros pont. Mais on a beau être maire, on ne fait pas un pont, comme ça, pour le plaisir de poser trois parpaings. Il lui fallait justifier ce projet à 30 000 euros le mètre linéaire !
Désenclavée, madame Michu sera plus heureuse
Alors, Daniel nous a ressortit toutes les grosses ficelles que l’on sort pour ce genre de truc. Enfilant les plus belles perles de la langue de bois, Daniel nous a expliqué que son Pont permettrait d’ : « Assurer une bonne qualité d’usage et de vie […] créer une nouvelle dynamique d’aménagement […] gagner du temps en reliant efficacement les fonctions urbaines ». C’est joli, c’est bien écrit, mais ça ne veut rien, strictement rien dire ! Qu’à cela ne tienne, il restait à Daniel, l’argument massue : ce pont servira à désenclaver !!! Désenclave quoi ? Qui ? Pourquoi ? Personne n’a jamais bien compris... mais il faut dé-sen-cla-ver !!!! Désenclaver les habitants de la Moline, contraints de vivre, depuis trop longtemps, dans ce qu’il est convenu d’appeler un ghetto.
Non, ne riez pas. Rue des Vannes, rue Pasteur, rue des Louvrières... on vit cloitré, enfermé, prisonnier, coupé du reste de l’agglomération. Éloigné de tout, l’existence y est plus compliqué qu’ailleurs. Parce qu’il manque ce pont, les camions poubelles ne passent plus. Le ravitaillement de la population se fait mal. On manque de pain. L’eau est rare et les loups pourraient revenir. Il faut donc dé-sen-cla-ver !!! Grâce au Pont Picara, Mme Michu pourra prendre sa voiture et faire 500 mètres pour aller acheter la boîte de Ronron de Félix ! Mme Michu, désenclavée pour 3,5 millions d’euros (un poil plus cher qu’une liposuccion) sera heureuse !
Une enquête d’utilité publique qui compile les carabistouilles
Tout cela est évidemment parfaitement ridicule et ne justifie pas une telle construction. Mais Daniel Picara, convaincu d’avoir seul raison, a voulu aller au bout. Au bout du ridicule, disent aujourd’hui celles et ceux qui ont lu le rapport du commissaire-enquêteur rendu public au printemps dernier. On a alors atteint le sommet du grotesque. Même Chapi-Chapo avait alors trouvé les conclusions du commissaire-enquêteur « surprenantes ». Parmi les perles de ce rapport, on pouvait lire que sur les 291 avis rendus : « 272 personnes ont donné un avis favorable au projet, soit 3.97% ». Vous ne rêvez pas ! Le commissaire-enquêteur avait alors calculé ce pourcentage, non pas sur l’ensemble des avis exprimés,mais sur la totalité des habitants de Saint-Julien, nourrissons compris (il est vrai que le petit Kevin, 3 ans déjà, s’était montré plutôt favorable à ce projet lors d’un débat organisé à la maternelle) !!!
Plus loin, ce même commissaire-enquêteur, qui visiblement avait laissé son impartialité au vestiaire, analysait à sa manière (plutôt à la manière « Picara »), la proposition d’une passerelle évoquée par les participants à cette enquête : « 124 personnes se sont prononcées favorablement pour la création d’une passerelle cyclo/piétons. Un chiffre qui vient corroborer cette orientation de désenclavement de la municipalité actuelle... ». Ben voyons... Ils veulent une passerelle piétons/vélo, alors on construira un pont routier, semblait dire notre commissaire-enquêteur. De quoi, c’est rare, provoquer la réaction ironique de nos amis de Chapi-Chapo qui écrivaient alors : « Autre conclusion : 124 personnes ont jugé nécessaire de construire une passerelle pour piétons et vélos, « ce qui confirme le besoin de désenclavement ». Voilà pourquoi on étendra l’ouvrage à la circulation automobile ! »
Malgré les énormités contenues dans ce rapport, tout semblait montrer l’inutilité de ce projet. Tout poussait à croire que le commissaire-enquêteur rendrait un avis défavorable. Il fut favorable ! L’évidente partialité de cette enquête aurait du conduire le préfet à annuler ce projet. Là encore, ce dernier n’a rien trouvé à redire. Étrange... étrange subjectivité d’un commissaire-enquêteur. Étrange indulgence d’un préfet face à tant de carabistouilles. Il ne restait alors, pour le Comité d’Intérêt des Quartiers du Pont de la Moline, que la voie judiciaire pour faire entendre raison à Daniel Picara.
Saisi en référé, le tribunal administratif de Chalons-en-Champagne a logiquement fait suspendre les travaux, en attendant de statuer sur le fond de l’affaire. Trop de doutes, trop de questions, trop d’irrégularités entachent ce dossier. De toute évidence, Daniel Picara a confondu vitesse et précipitation en voulant imposer un pont dont rien ne montre l’urgence de la construction. Ira-t-il au bout du ridicule ? S’entêtera-t-il comme Adnot en son temps, à propos de l’extension de l’Hôtel du Département ? Ou acceptera-t-il la discussion et la voie du compromis proposées par les opposants à travers l’idée d’une passerelle piétons/vélo ?













