@ Lucide (et @ tout autre) :
Que le pouvoir soit maudit, comme le disait Louise Michel, c’est à peu près, ou même intégralement, une certitude. Mais il ne faut point tirer de cette constatation des déductions plus qu’hasardeuses. Je me permets de vous adresser quelques remarques.
D’abord le mot "pouvoir" a deux sens principaux dans la langue française : il y a le pouvoir de faire (quelque chose) et le pouvoir sur (quelqu’un). Il ne faut pas oublier cela. Donc, tout pouvoir n’est pas domination : le pouvoir partagé, résorbé dans l’ensemble de la société comme le prônait Proudhon, n’est pas domination. Des gens qui se mettent ensemble partagent un certain pouvoir : le pouvoir de faire.
Vous dîtes :"point de délégation". je dirais : "cela dépend pourquoi". Dans une société véritablement démocratique, donc dans l’anarchisme même, il peut y avoir délégation. S’il s’agit de savoir si une nouvelle ligne de chemin de fer doit passer ici ou là, entre deux régions, des délégués sont nécessaires pour résoudre au mieux la question. Seulement les délégués, les mandatés, ne le sont que pour une chose très précise et sont révocables, sinon à tous moments, du moins à chaque assemblée générale des habitants, de leurs mandateurs. Et la mission accomplie , ils redeviennent citoyens de base, comme tout à chacun. "Aucune fonction ne se pétrifie" comme le disait Bakounine.
Vous dîtes : "99,99% des décisions importantes de notre vie sont a prendre dans un tout petit cercle, très proche." Cela me paraît une affirmation assez gratuite, et qui découle de quelles études ? Ce que je pense pouvoir affirmer plus justement, c’est que 99,99 % de notre consommation nécessaire, vêtements, transports, habitats, nourritures, etc., ne découlent plus dans le monde moderne de notre production immédiate. Plus une société est urbanisée, plus le secteur tertiaire y est important, et moins les gens produisent la totalité, voire même le minimum de ce qu’il consomme. Kropotkine en son temps avait déjà montré, dans "La conquête du pain" par exemple, que la production moderne était de fait collective. Nous ne décidons pas de toutes ces choses. S’imagine-t-on par exemple la quantité phénoménale de nourriture qui entre à Paris et banlieue chaque jour par Rungis ? Il en est de même pour toute ville moyenne comme Troyes, voire de tout village. Toute cette organisation ne découle aucunement de décisions prises dans un petit cercle très proche. Pas plus que la production de vêtements, de matériaux de constructions des maisons, de production d’électricité, de distribution de fuel, de bois, etc. pour le chauffage, etc., etc. Aussi l’utopie que vous proposez "Et pour les micros millièmes qui restent, il est bien aisé de se fédérer et de ce coordonner ..." est totalement à côté de la réalité et ne peut en aucun cas parler, être prise au sérieux, par l’ensemble des gens.
Il ne faut jamais oublier une chose : l’utopie que l’on veut pour soi-même, il se peut fort que tout le reste des mortels n’en veille pas ! L’année dernière, par exemple, un commentateur d’AuboisementCorrect avait décidé à lui tout seul, dans son coin, que l’argent était mauvais pour l’humanité et "donc" qu’il fallait que l’humanité s’en passe ! Et si l’humanité dans sa grande majorité voulait une société avec argent ? Je crois que ce commentateur n’avait pas prévu ce cas de figure !
En 1936-39, en Espagne républicaine, le peuple, groupé autour des anarcho-syndicalistes de l’admirable CNT (Confédération Nationale du Travail) ont pu réaliser dans nombre de domaines une société socialiste démocratique véritable, avec dans certaines collectivités suppression totale de l’argent ! Mais cela n’a été possible qu’avec une culture démocratique défendue par les anarchistes, une propagande et des études théoriques économiques de quasiment 6 ou 7 décennies ! Et même un homme comme Gaston Leval a toujours dit que cela avait été insuffisant ! L’anarchisme espagnol s’était penché sur cette question majeure : comment peut-on, comment le peuple, peut-il organiser une société libertaire viable ? Comment la production agricole sera-t-elle assurée, distribuée dans les villes ? Comment l’industrie continuera-t-elle de fonctionner ? Et les hôpitaux ? Et les transports ? Etc, etc. Depuis, aucun mouvement révolutionnaire, à ma connaissance du moins, ne s’est posé véritablement cette question de "la capacité politique des classes ouvrières" comme le disait Proudhon. C’est pourquoi je pense qu’il faut arrêter de rêver, et essayer d’améliorer, partout où cela est et sera possible, la démocratie actuelle dans un sens anarchiste. Il faut composer avec le réel tout en étant absolument conscient que "le pouvoir est maudit", et en ayant pour soi-même, et dans tous les compartiments de la Vie, une philosophie libertaire à usage personnel et collectif.