L'article

31
octo
2011

Petites réflexions festivalières

Je sais d’avance qu’on va me rétorquer que je parle de ce que je ne connais pas, que je me mêle de choses qui me dépassent, n’étant ni professionnel ni spécialiste en la matière... Et pourtant, faudrait-il pour autant s’interdire à penser et à livrer ses réflexions sur des sujets qui nous touchent et qui touchent la "pensée unique" que nous n’avons pas le droit de discuter ?

Le Centre national des variétés avait publié en septembre 2007 une étude statistique portant sur les concerts, les comédies musicales et l’humour. Elle montrait qu’entre 2006 et 2007, avec 34.331 représentations payantes, soit 17 millions d’entrées et 470,8 millions d’euros de billetterie hors taxe, le nombre de spectacles avait augmenté plus fortement que leur fréquentation. Le problème est qu’un décrochage s’est effectué entre l’offre de spectacle, qui s’est accru de 13% et la fréquentation globale qui a augmenté de 5% ; l’affluence moyenne par représentation baissait de 7% (ne risque-t-on pas d’avoir une même évolution concernant les congrès : la multiplication des sites et donc de l’offre avec une croissance de la demande et de la fréquentation moindre ?).

Dans le même temps, le prix moyen du billet était en hausse de 8% (H.T.). Face à la crise de la vente du disque, les artistes les plus réputés ont compensé en augmentant leur cachet pour une représentation en Live ; les festivals estivaux sont devenus un moyen pour eux de compenser largement les pertes de revenus dues à la chute de la vente du disque. Une autre évolution a pu être mise à jour : celle de la promotion de la chanson Française. Les entreprises de spectacle travaillant avec des tournées internationales s’en sortent beaucoup mieux que celles qui se concentrent sur la promotion d’artistes Français.

Et ces tendances se poursuivent aujourd’hui, si une telle étude n’existe pas, les résultats obtenus sur les différents festivals le confirment.

Là encore, ce sont les gros festivals qui profitent le mieux de la croissance de la fréquentation. Les « Vieilles Charrues » de Carhaix, les « Eurockéennes » de Belfort, le « Main Square Festival » d’Arras ou encore le « Sonisphère » d’Amnéville, profitent des tournées des grands artistes internationaux que les festivals plus modestes ne peuvent s’offrir. Certains mêmes peuvent se permettre de « gros coups ». Quel autre festival que les « Vieilles Charrues » pouvait s’offrir Bruce Springsteeng, qui ne voulait pas se déplacer à moins de 1 million d’euros, et Coldplay à 700.000 euros… A côté de ces grosses machines, les Festivals un peu plus modestes souffrent, voire disparaissent cumulant des déficits.

C’est dans l’amorce de ce contexte ce contexte qu’on décide à Troyes de bâtir le Cube3, achevé en 2008. Sur quelle(s) étude(s) a-t-on calculé sa capacité d’accueil ? Et par conséquent son amortissement et sa rentabilité ? D’ailleurs, quel est l’amortissement déclaré ? Sur quel bassin potentiel a-t-on porté cette étude ? Bref, quelle fut l’étude de marché réalisée ?

Aujourd’hui, sachant que les meilleurs artistes, ceux capables de remplir une grande salle comme le Cub3, par rapport à la capacité du bassin de spectateurs, sont de plus en plus chers… sachant que l’évolution générale de la fréquentation est à la baisse (- 7 % il y a quelques années, mais baisse qui se poursuit malgré tout)… et sachant que les coûts d’exploitation technique sont également à la hausse (les artistes étant de plus en plus exigeants quant aux plans de scène et au matériel technique nécessaire à leur prestation), peut-on raisonnablement penser que le Cub3 répond à ses objectifs ? N’avait-on pas prévu trop grand ?

N’est-il pas aberrant de dépenser tant d’argent dans le gigantisme plutôt que de faire un peu plus petit, plus modulable, plus adapté à son potentiel de spectateurs et surtout d’une meilleure qualité acoustique et/ou d’un meilleur confort ? Bref, n’a-t-on pas voulu en mettre plein la vue et faire une magnifique et immense façade… ?

C’est encore dans ce contexte qu’il faut penser aux Nuits de Champagne. Faire la promotion de la Chanson Française en répondant à la passion de centaines de choristes était et est toujours une idée formidable et une expérience humaine fantastique, mais c’est aujourd’hui à contre-courant de l’évolution générale. Troyes, malgré l’originalité de son concept, ne fait pas exception à l’évolution générale de la baisse de la fréquentation, d’autant que cette baisse touche surtout les petits Festivals faisant la promotion de la chanson Française. Alors faut-il vouloir à tout prix remplir un Cub3 inadapté au concept troyen, quitte à creuser le budget du Festival ? Comment faire que le concept Troyen survive à cette crise ? Comment faire de Troyes une "exception culturelle" ? J’ai parallèlement en tête aussi l’avenir d’autres festivals aubois, et en particulier celui du Festival-en-Othe. C’est l’ensemble de cette activité festivalière auquel il faut penser et pérenniser.

Une autre évolution semble aussi faire jour : le fossé qui se creuse entre les quelques artistes qui peuvent se permettre d’exiger de gros cachets et pléthore d’excellents artistes qui tournent pour rien, ou presque, capables d’excellentes prestations et de mettre le feu à une salle, à condition qu’elle ne soit pas surdimensionnée. Il y a ainsi un immense réservoir d’artistes et de groupes Français qui pourrait être exploité et offrir des plateaux plus importants à des coûts plus qu’honorables ; ce serait l’occasion de faire découvrir des artistes et groupes Français auxquels ont pourrait adjoindre la découverte et la promotion de groupes régionaux sinon locaux. C’est d’ailleurs la carte jouée, en partie, par d’autres festivals Aubois comme les « Jours Mabouls » du Festival-en-Othe : quelques têtes d’affiches, pas trop coûteuses, qui amènent du public, et des groupes plus régionaux pour ne pas dire locaux…

Troyes a voulu une salle pour faire venir les grands artistes. Or, on s’aperçoit que compte tenu de l’évolution du « marché », la hausse des cachets de ceux-ci et des coûts techniques, peu nombreux sont les artistes qui permettront de rentabiliser les spectacles qui pourraient y être organisés à moins de faire des spectacles avec des billets élevés, ou paraissant élevés pour le troyen moyen (n’oublions pas que les Nuits de Champagne c’est 25.000 places pour un budget de plus de 2 millions d’euros, ce qui fait un coût à la place à 80 euros…). Or, Troyes n’est pas une grande agglomération et le département de l’Aube n’est pas un réservoir de public qui peut se permettre de se payer des billets trop chers et trop souvent – le nouveau patron de Troyes-Expo-Cub3 le reconnaît lui-même - … et le Festival des Nuits de Champagne est voué à enchaîner les déficits malgré les partenariats et mécénat s’il continue dans cette voie. Ainsi, par exemple, est-il logique et raisonnable de continuer à proposer trois spectacles officiels sur trois sites différents (Cub3 + Argence + Théâtre de Champagne, sans compter les Off off) alors qu’on fait face à une érosion de la fréquentation ? Ne faudrait-il pas restreindre l’offre sur une même soirée quitte à offrir des plateaux plus importants la même soirée dans un même site ? Les pistes de réflexions sont nombreuses et les professionnels et spécialistes sont sans doute déjà au travail... Et pour cela, sans doute n’ont-ils pas besoin des petites réflexions que pourrait avoir le commun des spectateurs qu’est Toto de Troyes.



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