« Troyes, ville de congrès : une ambition pour l’Aube », notre cher et très aimé président départemental titrait ainsi l’éditorial de sa revue de printemps 2010.
Un projet qui doit faire progresser l’aube, sous-entendant que ceux qui mettraient en doute un tel projet seraient ceux qui ne voudraient pas que l’Aube progresse… Preuve en est, les formidables perspectives de retombées pour les professionnels du tourisme, de l’hôtellerie et de la restauration sont telles que personne ne peut s’opposer à celui-ci : un chiffre d’affaire de 3 à 7 millions d’Euros et un amortissement annuel de 0,5 millions… Mais exercer tant soit peut son esprit critique quant à la réalité de ces chiffres, est-ce refuser que le département « avance » ? Et devrions-nous nous condamner à croire la bonne parole et mettre en berne sa raison sous prétexte d’anathème ?
Au centre de la revue départementale, un dossier apporte tous les arguments nécessaires pour achever de convaincre les plus réticents, arguments développés depuis sur le site internet du département. On y enfile comme des enfants les perles : « une démarche pertinente quand on sait que le département connaît aujourd’hui la plus forte croissance démographique de la région »… ça c’est de l’argument ! Alors, pour justifier ce fabuleux équipement destiné à nous enrichir on en vient à nous parler du dynamisme de notre démographie ? Faudra qu’on m’explique. Les arguments s’enchaîne comme dans une publicité, usant et abusant de superlatifs : il n’y a pas plus beau, il n’y a pas mieux,… un équipement qui sera une « mise en valeur du joyau (rien que ça) que représente la ville de Troyes ». Autre formidable argument : la capacité de stationnement, 2500 places… on oublie de dire « payantes », les places… Et puis je ne souhaite pas les 800 congressistes venir en même temps chercher une place de parking près du centre des congrès, et ce pour deux à trois jours… Il faudra les prévenir qu’ils arrivent la veille au soir. Lorsque le parking dit « cathédrale » sera plein, où aller ? Et vas-y qu’on égrène encore toutes les perles de la ville et de l’agglomération comme autant de petits objets disparates accumulés par un enfant dans sa petite boîte à trésors : Espace Argence, Le Cube, les théâtres, l’UTT et même… le Centre Sportif ! Complémentarité, nous dit-on…
Mais soyons rassurés : nous sommes assurés d’un retour sur investissement. Un amortissement prévu sur… 40 ans, à condition de faire 10 congrès de haut niveau par an ! De ceux qui apporteront "jusqu’à" 700.000 euros de retombées ! Pas moins. J’en suis convaincu, ils iront sans doute les chercher, ces congrès, avec les dents s’il le faut, comme certains l’avaient promis pour la croissance… Mais c’est qu’il va falloir les pérenniser sur 40 ans ces 10 congrès de haut niveau et la concurrence tend à augmenter, tout le monde s’y met, au congrès de haut niveau… « France congrès » pourra-t-elle satisfaire toutes les villes qui souhaiteraient entrer dans la partie et auxquelles elle présente ces résultats ? Ces villes sont au nombre de 53 aujourd’hui. Combien demain ? Le marché du congrès serait-il en telle croissance qu’il puisse satisfaire une demande de plus en plus grande ? Et les garantir dans notre cas sur 40 ans ? De plus, pour qu’il reste attractif et concurrentiel, notre centre à nous, ne devra-t-il pas faire l’objet d’investissements réguliers et de remises à niveau, pour garder les congrès hauts de gamme ? Combien de millions seront à ajouter au fil des décennies ?
Revenons sur les chiffres. 1,9 milliards de chiffres d’affaire en 2005 (dont 60 % seraient des retombées pour les hôteliers et restaurateurs) pour 40 villes adhérentes de "France congrès", voilà un chiffre qui fait rêver ; ce qui fait 4,75 millions en moyenne par ville et par an. On nous dit encore qu’un congrès haut de gamme peut rapporter sur trois jours « jusqu’à » 700 000 euros. Combien y en a-t-il en France, par an, des congrès de ce type, sur trois jours, sachant que la moyenne est de 2,68 jours, comprenant dans cette moyenne les salons et expositions de 8 jours… ? Est-il raisonnable de tabler un amortissement sur un « jusqu’à » très aléatoire et sur l’accueil tout aussi prévisionnel de 10 congrès de ce type, sur 40 ans ? Comment « assurer » alors un tel retour sur investissement, même sur 40 ans ?
Que nous dit encore "France congrès", si l’on sort des sentiers battus et de la globalisation :
Les centres de congrès dans les villes moyennes et/ou agglomérations touristiques ont le plus faible chiffre d’affaire ; ce qui marche le mieux : les parcs en agglomération parisienne. Dommage, nous sommes dans cette catégorie...
En province, 80 % des congrès sont régionaux ; et seulement 5 % de ceux-ci internationaux (les plus intéressants car ce sont ceux qui apportent le plus de congressistes et de retombées…)
Seulement 43 % des manifestations sont reconduites et autant sont dites « spontanées »… Il va falloir renouveler et prospecter, sur ces 40 ans…
Là où les chiffres globaux noient aussi le poisson, c’est que toutes sortes de manifestations y sont intégrées, ainsi les foires et les salons qui, et ce sont les chiffres qui le disent, rapportent bien plus que les congrès, destinés à un plus petit nombre.
Les congressistes passent deux nuitées en moyenne et dépensent en moyenne 146 € pour leur séjour (soit pour un congrès de 800 personnes 116.800 €, et encore, il va falloir les trouver, les congrès de 800 personnes). Nous sommes loin, si nous restons dans la moyenne des dépenses des « jusqu’à » 700.000 euros espérés de retombées, et qui seraient à multiplier par 10…
Bref, ne nous cachons pas la réalité : les perspectives ne paraissent pas aussi fantastiques qu’on nous l’annonce. Certes je ne dis pas qu’il n’y aura pas de congrès ; si le Conseil Général est adhérent à « France congrès », alors il aura des congrès, mais j’ai du mal à croire que ce seront dix congrès haut de gamme qui s’y tiendront, de ceux qui peuvent rapporter « jusqu’à » 700.000 euros, de ceux qui doivent amortir l’équipement sur 40 ans… Soyons réalistes !









