Il y a toujours un moment de culpabilité à s’assoir tranquillement dans une salle de concert pour passer un moment exceptionnel alors que le monde va si mal. Un sentiment de privilège dont on se défend maladroitement comme Marie-Antoinette qui voulait donner de la brioche à ceux qui réclamaient « du pain »… Car vraiment il y a des moments où l’on se sent privilégié… Un de ces moments exceptionnels, non exempt de culpabilité, nous a été offert ce dimanche matin avec l’Orchestre symphonique de l’Aube.
Brahms, Kabalevski, Connesson, Ravel, un programme éclectique dont on ne percevait pas la logique avant le concert « Du romantisme au Boléro de Ravel », OK, mais Connesson là-dedans ?
Et bien, « Aleph », cet œuvre de Connesson (que je ne connaissais pas, moi) a été une des bonnes surprises de ce concert. Je suis « allergique » à la nouveauté pour la nouveauté, vous le savez, et j’avais déjà des frissons de déplaisir quand on m’a présenté l’œuvre comme celle d’un « contemporain ». Mes mauvais souvenirs de musique dodécaphonique, de dissonances et d’arythmies venant des profondeurs de mon cerveau reptilien conservateur et agressant mon hypothalamus, me faisait ressentir de l’affliction avant de connaitre l’œuvre… Comme quoi la musique est plus forte que tous les « cerveaux limbiques » et quelques belles mesures bien exécutées peuvent vous faire oublier toute vos préventions. Mais n’allons pas trop vite…
Le concert commence par la symphonie n°3 de Brahms dont tout le monde connait la mélodie du 3e mouvement. Début héroïque du premier mouvement qui vous réveille ce dimanche matin, andante calme pour arriver, sur la « langueur douloureuse » et l’exquise beauté du 3e mouvement. Certes j’ai trouvé Gilles Millière un peu « à la ramasse » ici comme s’il était mené par son orchestre au lieu de le diriger mais, on le verra cette impression disparaitra plus loin.
Kabalevsky ne m’a pas laissé un souvenir extraordinaire, j’ai moins aimé. Mais, les goûts et les couleurs…
Tout cela pour amener, comme plat de résistance, Connesson qu’on voulait rapide tellement on attendait le « Boléro ». Quelques accords, quelques notes de cuivre, on prévoyait des dissonances et on est séduit par un « lyrisme » quasi wagnérien. Là Gilles Millière a repris la main (un petit café pendant l’entracte ?) et est plus à son œuvre. Et, quand il dirige vraiment, l’OSA prend de l’ampleur, du volume, de la qualité… Pour cette matinée c’était déjà une réussite, beaucoup de néophytes comme moi on découvert un nouveau compositeur, et c’est une des missions de l’OSA. Gageons que de nombreuses personnes iront acheter les œuvres de Guillaume Connesson après ce petit moment de bonheur.
Puis vint, « last but not least », le Boléro de Ravel. Certes on connait tous, certes il n’est pas, finalement, de musique plus monotone que ces deux thèmes qui s’enchaînent successivement, certes Ravel lui-même disait que cette partition était « vide de musique… » Pourtant, pourtant ! Pourtant quand la caisse claire commence son rythme éternel, ostinato répétitif et monotone sur le pizzicato des altos et violoncelles (bravo au percussionniste qui sut dépasser son rôle de métronome pour devenir le leader du crescendo orchestral) on se prend à y voir comme la traduction de la vie, toujours pareille, toujours répétitive et pourtant toujours nouvelle… Puis la flûte commence à jouer le thème principal et là : le bonheur… Je ne connais pas le nom de la flutiste qui a eut l’insigne honneur de débuter, mais l’attaque était sûre, la mélodie juste, parfait, génial… Un torrent d’harmonie se déversant sur le théâtre de Champagne. Un instant d’exception, quelques secondes d’éternité !
La flutiste n’était pas la seule à être bonne. Les clarinettes, harpe, bassons, violons et hautbois d’amour venaient à temps et nous redisaient cette musique, tant de fois écoutée déjà, tant de fois entendue, tant de fois aimée… J’ai trouvé les « bois » un peu en-dessous du reste, pour une fois (pardon Claude…) mais l’ensemble était beau, rythmé… Et le final avec toutes les cordes, les picolos, les flutes, les saxophones, les trompettes et les trombones, s’exclamant en grosses caisses, cymbales, tam-tam et glissandos de trombones vous nouaient les tripes et vous amenaient les larmes aux yeux ! Et là Gilles Millière existait, dominait, domptait un orchestre proche du paroxysme : un vrai chef. Superbe, on en redemande…
La première du boléro en novembre 1928 fut un demi-échec, le public interloqué fut rétif à applaudir et l’une des spectatrices cria « Au fou, au fou ! » Ravel souffla alors à son frère : « Celle-là, elle a compris ! »
Les aubois hier ont beaucoup aimé la folie de naguère comme les milliards d’hommes qui, depuis, s’extasient devant ces quinze minutes de bonheur. Les fous sont parfois des précurseurs… Comme Philippe Adnot qui avec son, auditorium déclenche les lazzis de la bonne société troyenne (il y en avait beaucoup pour critiquer doctement dans les baignoires ce matin). « Au fou, au fou ! » diront-ils pendant encore deux ans, avant de se précipiter en foule pour y écouter de la musique en affirmant, la main sur le cœur : « Moi, j’ai toujours soutenu le projet… »










