C’était habituel… Chaque fois que Chafouin venait à Troyes ça n’arrêtait pas. Des rendez-vous à la pelle avec des indigènes qui les lui brisaient menues, des coups de téléphone par centaines, des inaugurations et des vins d’honneur à n’en plus finir. Forcément, à force de ne passer que quelques heures par mois dans sa ville, il était obligé de les remplir au maximum.
Aujourd’hui c’était pire car Sylvie l’appelait toutes les cinq minutes. La blonde pulpeuse qui partageait sa vie depuis maintenant cinq ans, avait décidé de refaire leur appartement de la rue de Lille à Paris. Les peintres étaient venus donner la première couche et elle le sonnait à tout bout de champ :
« Je pense que le vert de la salle de bain est trop vif… » « La moquette du salon n’ira pas avec le ton des plinthes… » « la cuisine fait trop petite, le salon trop triste et les toilettes trop grandes… »
Eh bien ! On cuisinera dans la cheminée et on bouffera sur les chiottes… Lâcha-t-il violemment avant de raccrocher brusquement laissant pantois la blonde pulpeuse à 120 km de là qui n’était pas habitué à un tel vocabulaire autant que la petite rousse malingre, son chef de cabinet, qui venait d’ouvrir la porte du bureau…
Pardon, je te dérange…
Non ! Quelques mots avec Sylvie… Tu voulais quoi ?
Un problème…
Dit ! On n’a pas de temps à perdre !
On vient de découvrir une tête humaine flottant dans le canal.
Ah ! Un peu d’animation dans cette ville endormie…
Pour de l’animation, tu vas en avoir de l’animation ; c’est celle de Bourmain.
Bourmain ? Bourmain ! Mais ce con sort d’ici !
Ben il a du aller directement aller à la boucherie du marché pour se faire décapiter avant de rejoindre le canal avec son chef sous le bras comme saint Denis.
Tu te fous de ma gueule ?
Décidément le maire gracieux et distingué, au vocabulaire soigné et à la diction componctueuse se laissait aller aujourd’hui, pensa la rousse… Bon, c’est vrai qu’elle aurait pu éviter ses références à la « Légende dorée », la vie des saints et les légendes qui les entourent ne faisaient pas partie de la maigre culture du maire…
Excuse je voulais dire qu’entre le café que vous avez pris ensemble et maintenant il a eu le temps de se faire tuer et de laisser sa tête flotter au fil de l’eau…
En trois heures ? T’es sure que c’est Bourmain, au moins ?
Certaine, j’ai vérifié chez les flics et au Codis.
Et le corps ?
Le corps des sapeurs-Pompiers ?
Putain que t’es conne aujourd’hui… Le corps de Bourmain ! Il est où le corps ?
Ben sous ton canapé… dit-elle en éclatant de rire…
Vraiment tu commences à me faire chier Isabelle !
Excuse… Le corps, je ne sais pas, ils ont retrouvé un corps de femme mais pas celui de Bourmain.
Un corps de femme ? Qui ?
Impossible de savoir, ce corps là était sans tête…
Sans tête ?...
Je te l’avais dit, tu vas avoir de l’animation… Bon, je pense qu’il va falloir annuler les pêcheurs à la ligne et autres rendez-vous du jour… On va demander au gros Meneran de les recevoir, ça lui donnera de l’importance ; il va falloir te donner un peu de temps. Pense aussi à appeler ta décoratrice préférée pour lui expliquer que tu ne rentreras pas ce soir à Paris…
Sa collaboratrice sortie, Chafouin, s’assit dans son fauteuil et ouvrit le tiroir de gauche. Le paquet de Malboro light extra-longue était là. Depuis qu’il avait arrêté de fumer, il y a 4 ans, il l’avait toujours conservé ici. « Si j’en brûlais une… Exceptionnellement ! ». Il tira une cigarette et chercha un briquet. Rien dans le tiroir de gauche, pas plus de chance dans celui de droite. Les allumettes n’étaient plus près de la cheminée, on n’allumait pas de feu en plein été.
Isabelle, tu peux demander à Albert son briquet s’il te plaît, jeta-t-il dans l’interphone.
Tu refumes ?
Il ne répondit rien, Albert, lui, n’avait jamais arrêté de fumer, ca empestait toujours dans son bureau.
Isabelle entra « Voilà le briquet de môôôônsieur le maire ! » minauda-t-elle en lançant le Bic noir sur la table.
La porte à peine refermée, il alluma sa tige en entamant des allées et venues dans le bureau. Bourmain assassiné en sortant d’ici... En voilà une nouvelle. Il était venu l’heure du café pour faire des propositions à Chafouin. Propositions étonnantes puisqu’il offrait de se désolidariser du Sénateur-Président à vie pour faire équipe avec le jeune Fruel, candidat de Chafouin aux sénatoriales. Un coup de tonnerre dans la sphère politique locale. Le sénateur Président à vie trahit par son bras droit… Un coup de maître pour Chafoin si cela marchait lui permettant de prendre définitivement tous les pouvoirs à Troyes. En effet après l’explosion du PS aux dernières municipales, le résultat catastrophique du MoDem ; seul le Sénateur-Président à vie lui faisait un peu d’ombre. Et Bourmain lui apportait sa tête dans son bureau à 14h00… quelques minutes avant de perdre la sienne ! « Il faut que j’appelle le Sénateur-président à vie… »
Allo ! C’est Chafouin. Vous êtes au courant ?
À l’instant ! Il paraît qu’il sortait de chez vous ?
« L’enfoiré… » pensa Chafouin « déjà au courant. Faudra que je trouve qui le renseigne à la mairie quand même… »
Oui ; il voulait mon avis pour un problème sur sa communauté de commune….
C’est ça… C’est ça… Bon, de toute façon cela n’a plus d’importance ! Vous savez pour la femme ?
Je sais qu’on a retrouvé un corps un point c’est tout, pour le reste… Seule Isabelle m’a renseigné.
Écoutez faut que l’on se voit maintenant… Prenez Albert avec vous, je préviens Stéphane et l’on se voit dans mon bureau.
Pourquoi pas à la mairie ?
« Si j’accepte de me précipiter comme un toutou chez lui avec le directeur-général pour me jeter dans son bureau en présence de son secrétaire-général, je me casse définitivement », pensa Chafouin.
Venez ici. C’est la tête du Vice-président du Conseil général qu’on a trouvé dans le canal et la femme je pense que c’est…






