Lorsque la Souris arriva au fond du trou, le Capitaine était là qui l’attendait ; nonchalamment appuyé sur sa voiture. Il enlaça sa taille et flatta sa croupe d’une main gourmande, mais elle se dégagea rapidement « T’as que ça en tête toi, tous pareils les hommes. Ecoute j’suis pas venu pour ça mon grand, mais pour les cadavres, ok ? » Il hocha la tête en la regardant du coin de l’oeil. « T’as bien entendu Captain LES cadavres, la tête ET le corps, ça t’la coupe hein ! ». lui jetta -t-elle ravie de son petit effet de surprise. Mais l’oeil bleu narquois qui la fixait lui indiqua très vite que la surprise n’était pas là où elle l’escomptait. Elle choisit donc ce qui tenait pour elle de la prouesse : se taire. « Suis au courant, marmonna-t-il. On a un problème. Un gros problème. Tu sais à qui appartient la tête ? » Elle haussa les épaules. Une tête ça se reconnaît mieux qu’un corps, surtout quand c’est celle d’un deuxième couteau politique local. La question était plutôt de savoir pourquoi le meussieur avait été tronçonné et son chef jeté dans le canal.
Plusieurs pistes étaient plausibles. Ils s’assirent dans la voiture du Capitaine (on n’est jamais trop prudent, même dans les culs de parking il peut y avoir des micros) et discutèrent longuement. La tête, enfin son ex-propriétaire, pouvait avoir à voir avec des troyenneries, voire des auboiseries diverses. Son repêchage était-il lié aux luttes intestines autour du futur projet de Musée de la statuaire (qui alimentait tous les appétits et les envies de Paris à Reims en passant par Troyes), à l’ultime coup de colère d’un défenseur du TGV lassé par vingt cinq ans d’inertie politique, ou à de nouvelles passes d’armes fratricides entre prétendants bleus aux duchés locaux ? A moins qu’il ne s’agisse d’un bête crime passionnel, mais la présence du corps étranger mettait à mal cette dernière hypothèse. Dommage c’est celle qui aurait le plus plu au Daubéclair, songea-t-elle.
L’autre question à laquelle ils ne pouvaient répondre ni l’un ni l’autre était celle de l’identité de ce corps féminin. Le Doc aurait pu leur donner un tuyau, mais il faudrait attendre son retour de vacances dans quelques jours. Peu de chances que la police scientifique fasse parler l’ADN : en province les écouvillons partent à Paris, et les résultats mettent une bonne semaine à redescendre. De toute façon le résultat serait à tous coups : « No match, cet ADN ne figure pas au FNAEG (fichier national des empreintes génétiques) ». A moins que la femme ne soit criminelle, délinquante, caillera-dealeuse, lycéenne excitée ou arracheuse d’OGM. Semeuse de désordre quoi. Y’en avait bien une qui aurait collé à merveille avec ce profil. Mais celle qu’on surnommait « la Loca » avait quitté l’Aube pour le Sud depuis presque six mois.
Faute de grive on mange du merle. Ils se concentrèrent donc sur la première question. « Putain, tu n’peux pas éviter de te fourrer systématiquement dans les emmerdements » grogna-t-il lorsqu’elle lui révéla l’histoire du message posté hier de Paris et que le Sénateur-président avait du recevoir ce matin. Elle lui rétorqua qu’elle n’avait fait qu’ appliquer la loi de l’emmerdement maximum...pour les grands et petits ducs locaux. Et puis elle savait, sinon de qui, du moins d’où émanait le message. A peine avait-elle dit cela que le Capitaine pointa son doigt vers la photo de la tête posée sur ses genoux « Ca pourrait bien-être de lui, tu m’as bien dit que le message parlait du prix du kilo de patates ? ». Il rigola franchement (c’était assez rare), baissa encore la voix et commença à lui raconter l’abracadabrantesque affaire à laquelle le pas encore sénateur-président avait été mêlé, il y a presque 40 ans. « J’étais encore tout minot quand c’est arrivé, mais Papa m’a raconté.... ». Instinctivement, il alluma le lecteur de CD. La mélopée envoutante du Soft Machine 1 and 2 couvrit sa voix.
L’OPJ Dunan enleva son casque d’écoute en pestant. Aujourd’hui encore, il ne saurait pas la suite et il détestait cette musique de dégénérés...






