Que reste-t-il d’une civilisation lorsqu’elle a disparue ? Egypte ? Grèce ? Aztèques ? ...etc... Les fondements d’une civilisation disparue sont les traces qu’elle nous a laissées, analysées, interprétées et comprises au travers de grilles de lectures qui sont notres... Ils sont ce que nous croyons qu’ils sont... Les peuples soumis ont toujours survécu au travers de leur culture. Plus que toute autre chose, la culture est la manifestation de leur existence, de leur survivance, de leur résistance à l’oppression. Plus encore, l’oppression renforce en eux ce qui peut survivre, ce qui est immatériel : la culture. Aussi, ne sommes-nous pas parfois trop présomptueux quant à vouloir imposer ce qui est beau, ce qui est bien et supérieur à autre chose, car, de fait, que retiendront réellement les futures générations de notre civilisation ? Et au nom de ces principes, imposer des modèles conservateurs, parce que nous pensons qu’ils sont les meilleurs, parce que notre idéologie, notre éducation, notre empirisme nous en ont convaincu, n’est-ce pas quelque part une négation de l’évolution, celle qui fait que l’homme s’adapte et qu’une civilisation perdure ? Cetes, il n’est pas question d’oublier le passé, de le nier, mais on ne peut vivre replié sur ce passé comme seul détenteur des vraies valeurs et de la vérité, et sur le souvenir regretté d’un âge d’or révolu...
Pour en revenir au sujet, car finalement, je n’en pas si éloigné : qu’est-ce que le "patrimoine industriel" pour un Troyen ? Vaste question et problème complexe. Issu d’une famille de bonnetières et d’ouvriers du textile, je ne peux avoir une réponse toute faite car chaque parcours de vie est différent et chacun en a gardé un souvenir différent.
Il y a le souvenir du travail entre femmes, de la bonne entente qui pouvait exister entre elles, et aussi de la mauvaise entente. Il ne faut pas oublier qu’il put y avoir de magistrales engueulades entre elles... Mais elles ont aussi coiffé les catherinettes... Bref tout un tas de souvenirs divers et nostalgiques qui peuvent faire venir la larme à l’oeil.
Il y a le souvenir du travail des femmes, travail arrassant pour des salaires de maigres salaires, avec des perspectives de progression presque nulles pour la très grande majorité. Assises derrière leurs machines, elles devaient produire, faire de la production, toujours plus de production, de plus en plus d’autant que les menaces devenaient de plus en plus réelles : fermer des postes pour tandis qu’on ouvre des usines au Magrheb... Souvenirs de l’exploitation patronale, d’une surenchère, et pas seulement patronale. Les syndicats y ont leur rôle. Lutte pour la suprématie d’une centrale, promesses, promesses qui n’ont pu être tenues, promesses qui ne pouvaient pas être tenues... Ouvières déçues et même dégoûtées de toutes ces promesses, de ces accords obtenus, "arrachés au patronat", mais non tenus...
Quel regard ont gardé les ouvrières que je connais de ce patrimoine industriel ? Des usines symbole de l’exploitation patronale ? Des usines symboles de leur soumission et de leur dévotion, pour de maigres salaires ? Le souvenirs d’espoirs bafoués, ceux que grace au travail de ces formidables syndicats, elles garderaient malgré tout un travail, même si c’est pour un salaire minimum car, malgré tout, c’est un salaire ? Que pensent-elles de voir ces usines disparaître ? En sont-elles si malheureuses ? Certes oui, il y a bien quelques pensées nostalgiques, au nom des bons moments qu’elles y ont vécu... mais pour le reste ? Sentiment d’avoir été jetées comme devenues des incapables, des inutiles... En tous les cas, et ce qu’il est certain, c’est qu’elles espéraient que leurs enfants ne fassent pas leur métier, qu’ils réussissent à l’école et qu’ils fassent autre chose qu’être simples ouvrières... Alors oui, nous pouvons nous interroger sur ces "souvenirs du passé" que certains voudraient voir effacer... Et quelles valeurs pour ceux-ci ? Sont-ce celles de toutes ces ouvrières si heureuses de leur sort qu’elles préfèrent un autre destin pour leurs enfants ? Sont-ce celles de quelques intellectuelles et idéologues qui voudraient voir survivre une idée qui rendait leur pensée puissante : la dénonciation de l’exploitation patronale ? Mais a-t-on besoin de préserver tous ces complexes industriels pour cette seule idée, à moins de vouloir aussi commémorer l’exploitation et la réussite patronales ? Et n’est-ce pas là l’échec même en France tant du syndicalisme que du communisme, s’arquebouter sur cette idée marxiste de "lutte des classes" comme seul modèle de l’évolution de la société, et pensant que le seul salut passe par eux ? Salut ? Salut de l’opprimé, du faible, de l’exploité, de la femme... mais dans un paradis terrestre à venir, l’avènement de la civilisation utopique du "communisme" au terme de la lutte des classes ? La lutte du bien contre le mal ??? Est-ce donc ces valeurs qu’il faut entendre ??? Finalement, nous ne sommes pas si éloignés du christianisme...