J’ai sacrifié une soirée spéciale de « Kaamelot » pour aller revoir le spectacle « Ville en Lumières » et affiner mon jugement. Tant pis pour « kaamelot », j’achèterai l’intégrale, peut-être, ou me le ferai-je offrir… Ne croyez pas que je m’éloigne tant que ça du sujet initial, « Ville en Lumières » ; la série « Kaamelot » surfe sur l’imaginaire arthurien qui puise une partie de ses sources dans Chrétien de Troyes, fil conducteur du spectacle itinérant troyen. Et de « kaamelot », à Troyes, nous n’en étions parfois pas très loin, l’humour et la dérision d’Alexandre Astier et Jean-Yves Robin en moins.
Ville en Lumières, édition 2010, est incontestablement un succès, un succès populaire, au moins pour sa fréquentation. Le public a répondu présent, il est venu nombreux, il a vu, il a rit, il est resté jusqu’au bout… et il a chaleureusement applaudi. Sur ce point, nous sommes loin de l’édition de 2009, ce que faisaient part bien des remarques que l’on pouvait entendre de ci et de là au gré des déambulations.
Le tout commence dans la grande cour centrale de l’ancien lycée rebaptisé « Espace Argence », transformé en champ de foire, de ces fameuses foires médiévales de Champagne. « Les Foires chaudes », nous rappelait l’actrice « Postérité ». L’itinérance se fait en quatre étapes successives : le parvis de la médiathèque (esplanade Rachi), la Fontaine Argence (place Jean Moulin), le parvis de Saint-Rémy (place Saint-Rémy), le Parvis de Saint-Urbain (place Vernier). On voulait le spectacle populaire et attractif. Il lui fallait donc trouver des lieux capables d’attirer la foule, de la conduire et la canaliser sans trop de difficulté, ce qui semble expliquer cette itinérance quelque peu « décalée » et « excentrée ». Car pourquoi ne pas commencer le spectacle dans le lieu même où se tenaient ces très fameuses foires : le quartier Saint-Jean ? Et faire redécouvrir sous les projecteurs du spectacle ce quartier que tout le monde connaît ? Le parvis Saint-Jean aurait-il été trop étroit pour accueillir animations, scènes mobiles et public ? Mais alors, la place Audiffred n’aurait-elle pas fait un beau site ? Mais il est vrai que son réaménagement en parking à voitures rend difficile l’appropriation de la place par le spectacle… Et puis l’itinéraire choisi permettait de passer par l’esplanade Rachi (étonnant que le texte n’y fasse pas allusion, à moins que je ne l’ai pas entendue…) et de s’arrêter devant la façade de la médiathèque, immense temple de verre destiné à la conservation des manuscrits, dont la collection de Clairvaux nouvellement auréolée du label de l’Unesco (Y a-t-on fait au moins allusion dans le texte ? Je ne l’ai pas entendu)… Enfin, la fontaine Argence permettait d’évoquer le roman Yvain et le Lion.
Dans cette première partie, nous sentons la volonté des auteurs d’ancrer leur spectacle dans l’histoire : histoire des comtes, de la ville, de Chrétien de Troyes. Nous sentons la volonté de rappeler ou enseigner à ce public ce monde dans lequel vécu et composa Chrétien de Troyes. Mais le décalage avec les lieux a jeté la confusion dans certains esprits : certains ont compris que la médiathèque conservait les manuscrits de Chrétiens de Troyes, et que c’étaient ceux-là même qui étaient projetés sur l’écran géant ; d’autres que la fontaine Argence servit à inspirer le combat d’Yvain à la fontaine, trop d’anachronisme aurait-il tué l’anachronisme recherché ? Puis les références aux lieux semblent devenir de plus en plus décousues. Place Saint-Rémy : où résidaient des frères savants et érudits qui collectionnaient le livres ; nous n’avons pas compris de quels frères il s’agissait… de toutes façons plus personnes n’écoutait « Postérité », plutôt attentifs à la superbe créature jouant l’actrice capricieuse… Fallait-il comprendre que ces érudits savants avaient collectionné les manuscrits et livres de Chrétiens de Troyes ? Les repères historiques semblaient de plus en plus décousus et ténus, prétextes de plus en plus fragiles au choix des lieux de représentations qui se voulaient avant tout pratiques. Et enfin Place Vernier et le fils du cordonnier devenu Pape, Urbain IV… Quel rapport avec Chrétien de Troyes et le Graal ? Pas compris. Pas le seul d’ailleurs, mais qu’importe, la scène finale était lancée et déjà on oubliait les tentatives de justifications. Les auteurs semblaient moins bien inspirés quant à ces références et sans doute bien moins conseillés, ces références historiques semblant comme tomber dans la soupe de Chrétien de Troyes sans comprendre ni savoir quel était leur lien avec celle-ci et celle (le soupe) que voulait nous servir la ville par la commande de ce spectacle, car de soupe, il en est bien une et de celle qui rend le grand écart très périlleux. Il fallait démontrer à tout prix que Chrétien de Troyes avait acquis une postérité telle que sa ville puisse devenir digne de … mais de quoi donc ? de figurer dans la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, option patrimoine « immatériel ». Certes, ce n’était pas dit dans le spectacle, mais les arrière-pensées politiques le transpiraient. Vu sous cet angle, le scénario semblait être construit comme une grande publicité en vue de l’acquisition de ce label, et une promotion pour en convaincre avant tout... les troyens !
Pourtant, le discours semblait bien parti, bien travaillé, bien présenté. Beaucoup de sérieux au départ. Des références. Sans doute les conseils de quelques personnes érudites. Un travail d’éducation populaire et assez intéressant, résidant dans le dialogue entre Chrétien de Troyes et « Postérité », la mise en scène type « son et lumière » du comte Henri le Libéral et de son épouse « fille de roi de France ». Un poil peut-être trop sérieux, et de fait ennuyeux ? Avant que ne fasse son apparition le roi Arthur et ses deux écuyers, tout droit sortis de l’imaginaire médiéval contemporain, digne d’un Godefroy de Montmirail et de dialogues à la Clavier, très loin de la littérature arthurienne. Arthur ridicule. Voilà peut-être le plus fort sentiment que j’ai ressenti face à ce personnage plutôt sorti d’une histoire burlesque ou de la « comedia del arte » que des manuscrits de notre Chrétien, faisant de notre bon roi Arthur un pantin plus proche de Capitan ou Matamore que du fier roi des Bretons. Arthur se repaissant de tranches de viande séchées, offertes à ses deux écuyers tendant la bouche comme de fidèles chiens demandant leur pitance. Jaquouille n’était pas très loin… Arthur vociférant… Arthur ridiculisé… Les « Monthy Pithon » avaient déjà exploré le sujet, bien autrement, avec un talent différent… La scène d’Yvain fut de la même trempe. Chrétien ridicule dans son œuvre.
Le point d’orgue fut la scène finale, place Vernier, Chrétien se révoltant contre la transformation de sa quête du Graal en jeu télévisé, allant arracher « excalibur » des mains d’Arthur-ridicule pour mettre fin à ce pseudo spectacle télévisuel… et l’ultime touche, la morale de l’histoire… le Graal…
Nous pouvons sentir la difficulté des auteurs à tenir le grand écart qu’obligeaient à leur faire les commanditaires. Grand écart anachronique. Grand écart de ton, alternant les passages sérieux, plus nombreux dans la première partie, aux passages comiques, de comique ridicule. Sucré salé mal harmonisé. Sucré devenant trop sucré. Salé devenant trop salé. Triste postérité d’une œuvre offerte à notre Chrétien de Troyes, ressemblant davantage à la spirale de Dante dans sa « Divine Comédie », celle qui le mena aux Enfers… à moins qu’il ne s’agisse de la remonté au purgatoire avant qu’elle ne s’achève au Paradis ? Car, de fait, n’avait-on pas connu pire ? C’est ce que disaient bien des spectateurs pendant les déambulations. Oui : « on a connu pire » m’avait fait remarquer dans la pénombre de la déambulation un grand monsieur brun à lunettes…
Mais que diable ! Voulez-vous mettre de véritables moyens pour la reconnaissance universelle de Chrétien de Troyes ? Faites venir Alexandre Astier !!! N’est-ce pas lui qui à l’heure actuelle réinvente l’univers arthurien avec tout le succès qu’on lui connaît ? Et le programme de l’an prochain : la Postérité de l’œuvre de Saint-Bernard ? Rachi et la Postérité ? Oserait-on à ce point tourner en dérision pour ne pas dire en ridicule l’œuvre de ces deux saints personnages ??? Oserait-on le sacrilège ? Je rejoints ici notre bon St-Sainclair et une commentatrice : Chrétien aurait mérité mieux. Son œuvre est desservie. Le comique réside-il à tourner en ridicule une œuvre ?
P.S. : le grand monsieur brun avec des lunettes, c’était notre bon Philippe. Hasard de déambulation… Dis docteur, l’intégrale de « kaamelot », si tu me l’offrais ?
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