L'article

14
août
2010

Arthur ridicule

J’ai sacrifié une soirée spéciale de « Kaamelot » pour aller revoir le spectacle « Ville en Lumières » et affiner mon jugement. Tant pis pour « kaamelot », j’achèterai l’intégrale, peut-être, ou me le ferai-je offrir… Ne croyez pas que je m’éloigne tant que ça du sujet initial, « Ville en Lumières » ; la série « Kaamelot » surfe sur l’imaginaire arthurien qui puise une partie de ses sources dans Chrétien de Troyes, fil conducteur du spectacle itinérant troyen. Et de « kaamelot », à Troyes, nous n’en étions parfois pas très loin, l’humour et la dérision d’Alexandre Astier et Jean-Yves Robin en moins.

Ville en Lumières, édition 2010, est incontestablement un succès, un succès populaire, au moins pour sa fréquentation. Le public a répondu présent, il est venu nombreux, il a vu, il a rit, il est resté jusqu’au bout… et il a chaleureusement applaudi. Sur ce point, nous sommes loin de l’édition de 2009, ce que faisaient part bien des remarques que l’on pouvait entendre de ci et de là au gré des déambulations.

Le tout commence dans la grande cour centrale de l’ancien lycée rebaptisé « Espace Argence », transformé en champ de foire, de ces fameuses foires médiévales de Champagne. « Les Foires chaudes », nous rappelait l’actrice « Postérité ». L’itinérance se fait en quatre étapes successives : le parvis de la médiathèque (esplanade Rachi), la Fontaine Argence (place Jean Moulin), le parvis de Saint-Rémy (place Saint-Rémy), le Parvis de Saint-Urbain (place Vernier). On voulait le spectacle populaire et attractif. Il lui fallait donc trouver des lieux capables d’attirer la foule, de la conduire et la canaliser sans trop de difficulté, ce qui semble expliquer cette itinérance quelque peu « décalée » et « excentrée ». Car pourquoi ne pas commencer le spectacle dans le lieu même où se tenaient ces très fameuses foires : le quartier Saint-Jean ? Et faire redécouvrir sous les projecteurs du spectacle ce quartier que tout le monde connaît ? Le parvis Saint-Jean aurait-il été trop étroit pour accueillir animations, scènes mobiles et public ? Mais alors, la place Audiffred n’aurait-elle pas fait un beau site ? Mais il est vrai que son réaménagement en parking à voitures rend difficile l’appropriation de la place par le spectacle… Et puis l’itinéraire choisi permettait de passer par l’esplanade Rachi (étonnant que le texte n’y fasse pas allusion, à moins que je ne l’ai pas entendue…) et de s’arrêter devant la façade de la médiathèque, immense temple de verre destiné à la conservation des manuscrits, dont la collection de Clairvaux nouvellement auréolée du label de l’Unesco (Y a-t-on fait au moins allusion dans le texte ? Je ne l’ai pas entendu)… Enfin, la fontaine Argence permettait d’évoquer le roman Yvain et le Lion.

Dans cette première partie, nous sentons la volonté des auteurs d’ancrer leur spectacle dans l’histoire : histoire des comtes, de la ville, de Chrétien de Troyes. Nous sentons la volonté de rappeler ou enseigner à ce public ce monde dans lequel vécu et composa Chrétien de Troyes. Mais le décalage avec les lieux a jeté la confusion dans certains esprits : certains ont compris que la médiathèque conservait les manuscrits de Chrétiens de Troyes, et que c’étaient ceux-là même qui étaient projetés sur l’écran géant ; d’autres que la fontaine Argence servit à inspirer le combat d’Yvain à la fontaine, trop d’anachronisme aurait-il tué l’anachronisme recherché ? Puis les références aux lieux semblent devenir de plus en plus décousues. Place Saint-Rémy : où résidaient des frères savants et érudits qui collectionnaient le livres ; nous n’avons pas compris de quels frères il s’agissait… de toutes façons plus personnes n’écoutait « Postérité », plutôt attentifs à la superbe créature jouant l’actrice capricieuse… Fallait-il comprendre que ces érudits savants avaient collectionné les manuscrits et livres de Chrétiens de Troyes ? Les repères historiques semblaient de plus en plus décousus et ténus, prétextes de plus en plus fragiles au choix des lieux de représentations qui se voulaient avant tout pratiques. Et enfin Place Vernier et le fils du cordonnier devenu Pape, Urbain IV… Quel rapport avec Chrétien de Troyes et le Graal ? Pas compris. Pas le seul d’ailleurs, mais qu’importe, la scène finale était lancée et déjà on oubliait les tentatives de justifications. Les auteurs semblaient moins bien inspirés quant à ces références et sans doute bien moins conseillés, ces références historiques semblant comme tomber dans la soupe de Chrétien de Troyes sans comprendre ni savoir quel était leur lien avec celle-ci et celle (le soupe) que voulait nous servir la ville par la commande de ce spectacle, car de soupe, il en est bien une et de celle qui rend le grand écart très périlleux. Il fallait démontrer à tout prix que Chrétien de Troyes avait acquis une postérité telle que sa ville puisse devenir digne de … mais de quoi donc ? de figurer dans la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, option patrimoine « immatériel ». Certes, ce n’était pas dit dans le spectacle, mais les arrière-pensées politiques le transpiraient. Vu sous cet angle, le scénario semblait être construit comme une grande publicité en vue de l’acquisition de ce label, et une promotion pour en convaincre avant tout... les troyens !

Pourtant, le discours semblait bien parti, bien travaillé, bien présenté. Beaucoup de sérieux au départ. Des références. Sans doute les conseils de quelques personnes érudites. Un travail d’éducation populaire et assez intéressant, résidant dans le dialogue entre Chrétien de Troyes et « Postérité », la mise en scène type « son et lumière » du comte Henri le Libéral et de son épouse « fille de roi de France ». Un poil peut-être trop sérieux, et de fait ennuyeux ? Avant que ne fasse son apparition le roi Arthur et ses deux écuyers, tout droit sortis de l’imaginaire médiéval contemporain, digne d’un Godefroy de Montmirail et de dialogues à la Clavier, très loin de la littérature arthurienne. Arthur ridicule. Voilà peut-être le plus fort sentiment que j’ai ressenti face à ce personnage plutôt sorti d’une histoire burlesque ou de la « comedia del arte » que des manuscrits de notre Chrétien, faisant de notre bon roi Arthur un pantin plus proche de Capitan ou Matamore que du fier roi des Bretons. Arthur se repaissant de tranches de viande séchées, offertes à ses deux écuyers tendant la bouche comme de fidèles chiens demandant leur pitance. Jaquouille n’était pas très loin… Arthur vociférant… Arthur ridiculisé… Les « Monthy Pithon » avaient déjà exploré le sujet, bien autrement, avec un talent différent… La scène d’Yvain fut de la même trempe. Chrétien ridicule dans son œuvre.

Le point d’orgue fut la scène finale, place Vernier, Chrétien se révoltant contre la transformation de sa quête du Graal en jeu télévisé, allant arracher « excalibur » des mains d’Arthur-ridicule pour mettre fin à ce pseudo spectacle télévisuel… et l’ultime touche, la morale de l’histoire… le Graal…

Nous pouvons sentir la difficulté des auteurs à tenir le grand écart qu’obligeaient à leur faire les commanditaires. Grand écart anachronique. Grand écart de ton, alternant les passages sérieux, plus nombreux dans la première partie, aux passages comiques, de comique ridicule. Sucré salé mal harmonisé. Sucré devenant trop sucré. Salé devenant trop salé. Triste postérité d’une œuvre offerte à notre Chrétien de Troyes, ressemblant davantage à la spirale de Dante dans sa « Divine Comédie », celle qui le mena aux Enfers… à moins qu’il ne s’agisse de la remonté au purgatoire avant qu’elle ne s’achève au Paradis ? Car, de fait, n’avait-on pas connu pire ? C’est ce que disaient bien des spectateurs pendant les déambulations. Oui : « on a connu pire » m’avait fait remarquer dans la pénombre de la déambulation un grand monsieur brun à lunettes…

Mais que diable ! Voulez-vous mettre de véritables moyens pour la reconnaissance universelle de Chrétien de Troyes ? Faites venir Alexandre Astier !!! N’est-ce pas lui qui à l’heure actuelle réinvente l’univers arthurien avec tout le succès qu’on lui connaît ? Et le programme de l’an prochain : la Postérité de l’œuvre de Saint-Bernard ? Rachi et la Postérité ? Oserait-on à ce point tourner en dérision pour ne pas dire en ridicule l’œuvre de ces deux saints personnages ??? Oserait-on le sacrilège ? Je rejoints ici notre bon St-Sainclair et une commentatrice : Chrétien aurait mérité mieux. Son œuvre est desservie. Le comique réside-il à tourner en ridicule une œuvre ?

P.S. : le grand monsieur brun avec des lunettes, c’était notre bon Philippe. Hasard de déambulation… Dis docteur, l’intégrale de « kaamelot », si tu me l’offrais ?



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Les commentaires (5)

Arthur ridicule
  • Commentaire 41932 Toto de Troyes
    le 10 août 2010  à 23:12

    Oublié un point positif : les acteurs !

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  • Commentaire 41973 St.Sainclair
    le 12 août 2010  à 11:07

    Tu dis parfaitement ce que j’ai ressenti : ce grand écart entre la commande "politique" destinée à soutenir l’idée d’un Chrétien de Troyes toujours vivant, la commande "touristique" : faire découvrir la ville, la commande "culturelle" : proposer un spectacle original de qualité. C’est effectivement un spectacle fourre-tout qui veut tout dire (sur chretien, clairvaux, Saint Urbain...) tout faire (éduquer, convaincre, faire rire...), à tout le monde (enfants, adultes, intello, populo) sans trouver le ton juste

    Mais je trouve plus sévère que moi ! D’accord, ça ne casse pas trois pattes à un canard, mais avouons que c’est mieux que l’année dernière ?

    Je partage cette idée de vouloir faire aimer et faire connaître notre patrimoine et notre histoire, mais cela ne doit pas se faire au nom d’un projet aussi foireux que celui du patrimoine immatériel de l’UNESCO. Soyons honnêtes : il y a 5 ans, personne ne parlait de Chretien de Troyes, personne ici, ne s’interrogeait sur la postérité de son oeuvre dans les jeux vidéo. Rien n’existait sur cette mémoire et sur ce personnage à part une plaque sur un lycée troyen. On s’est subitement mis à s’intéresser à ce personnage pour espérer un classement à l’UNESCO. Et v’lan, les 3 dernières éditions de Ville en Lumières lui sont consacrées ! J’ai peur que quand nous serons recalés, on oublie Chrétien de Troyes aussi vite qu’on s’est pris de passion pour lui. Tout cela est artificiel. Trop artificiel...

    Le retour vers un peu plus de simplicité me semble indispensable, le but n’étant pas de se faire plaisir ou de se satisfaire d’un patrimoine immatériel que tout le monde à oublier, mais le but étant d’offrir aux troyens et aux touristes l’image d’une ville attractive, belle, imaginative, ouverte. Et franchement, me trouver au milieu d’un carrefour, debout, avec un feux tricolore face à moi et écouter un cours sur les chevaliers courtois, ça ne m’excite pas beaucoup !!!

  • Commentaire 41996 Toto de Troyes
    le 12 août 2010  à 22:08

    Mais je crois avoir commmencé par dire que c’est un succès et avoir dit aussi que c’était mieux... qu’après avoir descendu la spirale des enfers, nous serions remonté au purgatoire en espérant une arrivée au paradis... Non, je ne suis pas si négatif que ça !!!

    Si on veut un VRAI spectacle populaire : donnons carte blanche autour d’un thème à des auteurs, et pourquoi pas, comme tu le disais, avoir des scènes à divers lieux de la ville où se succéderaient diverses troupes : un festival à travers la ville, près de lieux patrimoniaux, ou pas... Pas forcément du sérieux et de l’historique, de l’imaginaire sans arrière-pensée politique. "Les Mystères de Troyes". Car en fait, ce qui a allourdi le spectacle c’est bel et bien cette recherche à tout prix de justification, cette nécessité absolue de vouloir répondre à une obsédante idée : Troyes mérite d’être classée au patrimoine mondial parce qu’elle était la ville de chrétien de Troyes...

    P.S. quelqu’un vient de m’affirmer qu’il y aurait bien des manuscrits de Chrétien de Troyes à la médiathèque. Des manuscrits autographes, ai-je demandé étonné ? Les manuscrits originaux de la main de Chrétien de Troyes ? Oui, c’est sûr m’a-t-on répondu. Aussi, désolé si je me suis trompé sur ce fait... Mais j’aimerai bien avoir une confirmation de quelques savantes personnes... car ce qui m’étonne c’est pourquoi n’a-t-on pas justement communiqué autour de ce fait lorsqu’on a présenté le choix de l’intitulé du label ? On en a fait de gorges chaudes de la bibliothèque de Clairvaux. Pourquoi pas, alors, des manuscrits de Chrétien de Troyes à la médiathèque ???

  • repondre Répondre



  • Commentaire 42107 Dominique Cauvé
    le 15 août 2010  à 19:52

    Ce sont les voyous yous yous yous yous

    Qui vont tomber ber ber ber ber

    Dans le grand trou trou trou trou trou

    Et les braves gens gens gens gens gens

    Seront tout contents tents tents tents tents

    De voir ainsi si si si si

    Récompenser ser ser ser ser

    Leur ignominie nie nie nie nie

    Amen men men men men

    Dominique Cauvé
    www.artquid.com/dominique-cauve
    www.facebook.com/profile.php?id=166...

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  • Commentaire 43098 pourquoi sur chrestien, un si curieux déni ?
    le 14 septembre 2010  à 10:37

    oui sur le lien chrestien et troyes, un bien curieux déni ?

    citons :

    Soyons honnêtes : il y a 5 ans, personne ne parlait de Chretien de Troyes, personne ici, ne s’interrogeait sur la postérité de son oeuvre dans les jeux vidéo. Rien n’existait sur cette mémoire et sur ce personnage à part une plaque sur un lycée troyen.

    Cela me semble bien un peu partial, cher monsieur pascal.

    deja tout jeune, et je vivais dans ma ville de naissance, paris la capitale, troyes etait pour nous la ville liée à trois personnages celebres,
    - un de nos lointains ancetres, rachi,
    - un catho celebre, bernard de c.
    - et enfin un que nous n’aimions guere... (en plus de propagateur de legendes un peu mystico-gelatineuses, un peu mal vues dans une famille de juifs athès rationnalistes carricaturaux, consideré malgré son nom â consonnance juive, et oui, paradoxe !), chretien, (comme un ’traitre’, il aurait un peu poussè sa copine de l’epoque, marie, a s’exciter sur de meurtrieres pogromesques croisades).

    mais voila, le trio troyen, etait bien celebre, et c’etait il y a deja bien plus de quarante ans

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