Depuis son perchoir, elle pensait être la seule à avoir distingué la silhouette féminine du nouveau corps. Elle pensait toujours avoir raison et être la seule à l’avoir, la raison... mais elle avait mésestimé le capitaine. Elle voulait aussitôt en informer un de ses correspondants, un homme du milieu, justement, un fameux capitaine fier de son trois mâts... Mais pas de trois mats sur un canal ! Tout juste une péniche abandonnée, un bon squat pour les campeurs du canal Saint-Martin, pensa-t-elle, à la vue et à la barbe des autorités départementales, du représentant du Président Elyséen et de son administration, du Président-Sénateur Aubois. Position stratégique !
Le sang de la souris ne fit qu’un tour ! Mais bon sang mais c’est bien sûr ! Le choix du canal pour y jeter les morceaux des victimes n’était pas un hasard. Une question de triangulation ? De perspective ? Quelques analystes ésotériques ne manqueraient pas de donner leur explication. En tous les cas, ce choix signifiait quelque chose de fort, d’important, un message à toutes ces autorités et ces politiciens. Mais quel était donc ce message ?
Otto était injoignable et elle se remémora que le Doc était parti se refaire une petite santé dans les Alpes. Donc, il n’y avait pas moyen de se faire introduire à la morgue. Elle n’avait qu’une solution : faire rapidement part de ses réflexions à son capitaine. Son capitaine, c’était peu dire. Dans ses moments d’égarements, elle se plaisait à lui dire : « dis, ton gros calibre, tu pourrais me laisser le toucher ? »
Le beau grand mâle de capitaine râlait : le téléphone portable vibrait sans cesse. Qui est-ce cette fois-ci ? Mais la douce voix de sa tendre souris le fit devenir par miracle moins ombrageux. Les quelques rayons de lumière qui éclairaient son visage, dans ce moment morbide, ne manquaient pas de susciter, dans son dos, les sourires entendus de ses collègues ; il ne savait pas qu’ils savaient, sauf la fliquette blonde qu’ils n’avaient pas mise au parfum. Trop jeune. Trop idéaliste. Trop imprévisible. Trop fraîchement sortie de l’école. Trop fraîchement moulée. Trop zélée, encore. Il faudrait attendre qu’elle se rode un peu. D’ailleurs, peut-être que le capitaine allait s’en charger sous peu. La viande fraîche, c’était son péché mignon, à défaut de filet (mignon) à pêcher le thon, quoique de thon, à y regarder de plus près... La blonde n’en avait que la queue, telle une sirène.
Bref, la souris lui glisse rapidement :
Un petit détour rapide au fond du trou, ça te dis ? J’ai des choses à te dire.
Qu’a-t-elle encore à me rêver ? Pense-t-il ? Encore si elle me disait « J’ai quelque chose à te faire... », je tenterai bien un petit détour...
C’est que je n’ai pas le temps, j’ai du pain sur la planche ; enfin question pain, ce serait plutôt de la viande froide...
Justement, lui rétorque-t-elle, ça concerne ton affaire que j’aperçois depuis ma fenêtre. Et puis, je ne peux pas te laisser monter, le concierge commence à avoir des doutes, d’ailleurs je ne crois pas que ce soit des doutes
Encore un tuyau tordu de son accolyte, pour ne pas dire alcoolique, Otto ... En tous cas, un petit tour par le trou s’imposait, d’autant qu’il était tout près...
Le trou dès qu’il fut ouvert, avait été un endroit bien pratique pour se donner rendez-vous. Le Capitaine était trop connu des hôtels de la région, même des plus sordides, surtout des plus sordides. Et puis sa liaison avec la souris déglinguée, surtout avec la souris déglinguée, ne devait être connue de personne. Quel effet, une liaison avec une journaleuse à la pige de Daubé Eclair ! Oui, le trou était bien pratique ! Personne n’y venait. Alors il suffisait de descendre au bout de la spirale avec son auto, et là... Finalement, il aimait bien le trou. Il y en avait bien un autre. Il l’avait visité à une certaine époque, une nuit. Le propriétaire y avait même construit une petite cabane au fond. Mais aujourd’hui, ça y sentait trop la bique... Bref, allons-y pour la spirale, du moment qu’elle ne soit pas celle de l’enfer... quoiqu’avec la souris, on pouvait s’attendre à tout.






