NDLR : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.
La souris soupira devant son ordinateur. Tout cela devenait d’un compliqué ! Et il fallait qu’elle ponde le foutu papier que le rédac’ chef du Daubé Clair avait accepté. Le mieux était de récapituler posément. « Qu’est-ce qu’on a ? », comme ils disent dans Urgences. Et bien on a deux cadavres, pour le prix d’un – une tête, bien connue, celle de Bourmain dont les ambitions sénatoriales venaient de couler dans les eaux sales du Canal, et un corps dont personne ne savait rien, sauf qu’il était de sexe féminin. Ca c’était du tangible et elle avait sur son bureau les photos, en attestant. Si le Doc’ voulait bien la rappeler elle en apprendrait peut-être davantage sur la femme mystérieuse. Les particularités anatomiques des femmes, c’était un peu son rayon. Mais pour l’instant c’est lui qui faisait le mort, et elle l’avait mauvaise.
Le reste était de notoriété publique, Bourmain était le candidat sénateur surprise. Tout le monde savait, les médias autorisés comme les autres, qu’il avait conclu une alliance avec le sénateur-président à vie. Au détriment de Chevalier qui semblait, lui, vouloir prendre le rôle de chef de l’orchestre et jouer Requiem pour un con au vieux pacha (à la tienne tonton Clovis, c’est ta chanson). Le blog du Doc’, « la Marmite Auboise » avait bien sur été parmi les premiers à publier ces infos, et les rédacteurs conjecturaient en n’en plus finir sur l’issu de ce scrutin : qui allait trahir qui, comment allait-on acheter les grands électeurs et autres coups de pieds dans les tibias des élus qu’ils détestaient à peu près autant qu’ils souhaitaient avoir leur place.
Le Capitaine l’avait mise au parfum de l’alliance objective que Bourmain voulait conclure avec Chafouin , juste avant que le François aille perde sa tête dans le canal. Elle ignorait comment il pouvait être au courant, mais c’était ma foi un mobile suffisant. Y’avait juste un truc qui clochait : pourquoi diable le sénateur président à vie se serait-il sali les mains ? Il fallait sans doute chercher le commanditaire ailleurs, au dessus de lui, dans des cercles de pouvoir occultes Elle connaissait leur existence par ouie dire, mais jamais elle n’y avait eu accès. Le gros du taf était devant elle : il allait falloir être persuasive pour tirer les vers du nez au Capitaine, ou peut-être bien au Doc’.
Les détails de cette cuisine pré-électorale n’avaient bien entendu pas filtré dans la presse locale et la souris, bien que prompte à s’emballer, n’avait aucune intention de faire les frais de ces turpitudes politiciennes. Ni de se faire manipuler pas qui que ce soit en lur donnant la caution de l’imprimé. La mise en garde d’Otto les tuyaux percées résonnait encore à ses oreilles. Il fallait la tête froide garder, et sur ses épaules si possible. Quant à l’identité de la femme qu’Otto pensait connaître, ce serait motus. Il lui fallait d’une part vérifier si son tuyau était percé ou non, et d’autre part ménager ses effets. L’affaire allait de toute façon agiter la sphère auboise pendant un bout de temps, ce qui lui donnerait l’occasion de faire d’autres papiers.
Elle se sentait soudain beaucoup mieux. Patience et circonspection n’étaient pas sa tasse de thé, mais finalement ça avait du bon. Son moment de zénitude fut cependant de courte durée. Le téléphone sonna.
C’est pour vous, roucoula la jolie rouquine du standard.
Elle entendit une autre voix, vaguement familière :
Mademoiselle Kerouac, vous êtes convoquée au Commissariat de Police demain matin 9H pour interrogatoire.
C’était la voix du planton de garde au poste central.
Comme témoin ? demanda-t-elle d’un ton dégagé.
Hmmm oui, enfin euh... non comme suspect, répondit-il gêné.
Elle eut un peu de mal à avaler sa salive et annona un « ah bon ! ...bien, j’y serai » avant de raccrocher. Vache ! ils n’avaient pas trainé à retrouver la trace de son IP sur le message envoyé la veille au vieux pacha. Elle s’était cru maligne en le postant d’un cyber-café où elle passait de temps à autre, mais ça n’avait pas suffi. Le pronostic du Capitaine se vérifiait : elle était dans la mouise, et il allait falloir la jouer fine, pour sauver, non pas sa carrière de plumitive au Daubé, mais sa carte profesionnelle.
Le téléphone sonna à nouveau, la faisant sursauter. Cette fois-ci c’était le Doc’. Elle reconnut sa voix et lui coupa la parole :
Merde t’étais passé où ? Tu sais ce qui se passe, faut que tu m’aides là, je suis ...
Mais t’écoutes pas, s’énerva-t-il, t’écoutes jamais ce qu’on te dit, je suis à l’hosto de Grenoble, la jambe en petit morceaux.
Nan ? qu’est ce qui t’es arrivé ?
Hmmm faisais de l’escalade, grogna-t-il.
Elle gloussa, l’imaginant en train de crapahuter, puis se figea sur son siège en entendant la suite
J’ai dévissé, je crois que quelqu’un a sectionné ma corde. Tu comprends ? quelqu’un qui voulait que je casse ma pipe.
Soit le Doc était parano, soit il était salement mouillé, et il allait falloir découvrir pourquoi. Elle penchait plutôt pour la seconde hypothèse.
J’ai b’soin de toi pour que ça sorte dans la presse, ajouta-t-il avant de lui raccrocher au nez, comme à son habitude.






