Comme chaque année, le 11 novembre est une journée de commémoration. Mais l’année 2007 porte le 90ème anniversaire de l’année la plus terrible de la guerre. Certes toutes les années de la Grande Guerre ont été violentes et dramatiques. Mais l’année 1917 est marquante à plus d’un titre. Sur le plan international, c’est la Révolution russe, l’entrée en guerre des États-Unis. En France, Clemenceau devient président du conseil et instaure une véritable dictature de Salut public. Sur le plan militaire, l’armée française subit en avril un de ses plus terribles revers : la bataille du Chemin des Dames qui provoquera les fameuses mutineries
C’est une bataille terrible, dont les conséquences seront lourdes. Elle imposera à l’armée française une révision de ses conceptions stratégiques qui sera symbolisée par l’arrivée du Général Pétain.
Cependant, avant la bataille, les deux armées avaient déjà modifié leur conception. De fait dans les deux camps, les chefs ont changé. Pour les Français, le Général Nivelle remplace le Général Joffre. Tandis Hindenburg et Ludendorff succèdent à Falkenhayn du côté Allemand. Ainsi, on assiste à la fin des stratégies d’Usure illustrées aux batailles de Verdun et de la Somme. Les Allemands, également, avaient opéré un repli stratégique afin de se fortifier sur un relief favorable. Sur le plan international et militaire, la situation est toujours favorable aux puissances centrales. L’armée allemande occupe toujours l’espace français et la Révolution russe soulage l’armée allemande. On ne peut même pas dire que l’imminence de l’entrée en guerre des Etats-Unis change la donne dans la mesure où l’armée américaine n’est encore que virtuelle. Sur le plan technique, la guerre a, elle aussi changé de visage. Les nouveaux matériels casques, lance-flammes, Tanks font désormais partis de l’arsenal. Pourtant les Français ont l’obligation de l’offensive car l’allié russe s’effondre et les Allemands occupent une partie du territoire français et conservent la supériorité démographique.
Le cadre et les hommes
1. le lieu
Selon la tradition, on rapporte que Françoise de Chalus, ancienne gouvernante des filles de Louis XV a fait empierrer une ancienne voie romaine, elle-même recouvrant un ancien sentier gaulois. Ce chemin est localisé sur la ligne de crête entre Aisne et Ailette. Ainsi les Dames de France, Adelaïde et Victoire pouvaient se rendre au château de la Bove. Cependant, au delà de cette belle tradition, le Chemin des Dames a été pendant près de Vingt siècle un lieu d’affrontement sur l’une des grandes routes d’invasion du Nord Ouest. De César à Napoléon on se battra. En 1940, c’est encore un lieu combat.
Entre Aisne et Ailette, les crêtes dominent la vallée de l’Aisne, il s’agit d’une arête crayeuse d’environ 25 Km d’Est en Ouest entrecoupée de différentes vallées, pentes boisées et surtout les CREUTES
Pourquoi choisir cet endroit ? L’idée est assez simple et loin d’être absurde. Il faut fixer l’ennemi en Arras et Oise et frapper un grand coup pour obliger les Allemands à battre en retraite sous peine d’être définitivement séparer. D’autant que le nouveau Chef français a une doctrine qui a fait ses preuves à Verdun.
2. Nivelle et sa doctrine
Le général Nivelle est un polytechnicien de 61 ans. Il était Colonel au début de la Grande Guerre et il était noté comme : « un homme d’action énergique et de décision prompte, il sait faire acte d’initiative et assurer les responsabilités. Bien maître de lui, il juge rapidement une situation et intervient dans la bataille utilement, quelquefois avec audace, négligeant le risque quand l’intérêt l’exige ». En octobre 1914, il est nommé général de Brigade , de Division en janvier 1915 et commandera la IIème armée, en remplacement de Pétain en mai 1916. C’est là qu’il met au point, entre Douaumont et Vaux une tactique qu’il croit infaillible. Le 16 décembre 1916, il devient généralissime. C’est un beau parleur, maîtrisant l’anglais et soutenu par les milieux laïques. Mais surtout, il a un plan. Il souhaite combiner les efforts britanniques et Français et propose la tactique du feu roulant d’artillerie. L’infanterie doit pouvoir avancer derrière un feu minuté. On considère qu’un fantassin avance de 100 mètres toutes les 3 minutes. Ainsi, l’ennemi est écrasé et pris d’assaut sans avoir eu le temps de se réorganiser. Cela permettrait d’avancer vite et surtout rompre d’un seul coup, si l’on parvient à fixer l’ennemi entre Oise et Arras. Les Anglais accepteront le principe, mais la bataille est aussi un enjeu politique.
3. Le choix de l’attaque
L’attaque était voulue et même nécessaire, car la Russie menaçait de s’effondrer et Joffre avait conçu un plan après l’effondrement de la Roumanie. Mais Nivelle remet en cause la stratégie des alliés. Il faut convaincre les Anglais de jouer un rôle secondaire. Le problème est autant militaire que politique. Il faut négocier (donc perdre du temps) et enfin il faut de l’argent. Beaucoup d’officiers s’expriment et les lettres d’officiers à leur Député, dont le Colonel Messimy (ancien ministre de la Guerre), parlent d’illusionnisme. Enfin l’espoir d’une action de diversion sur les fronts Italiens et Russes est à exclure. Mais Nivelle y croit et s’accroche à son idée. A la conférence de Calais les 25 et 26 février 1917, il réussit à convaincre Lloyd George qui lui donne autorité sur Douglas Haig. Ceci est exceptionnel. Il est vrai que Nivelle offre une perspective d’en finir vite et que l’armée française à un moral satisfaisant à l’époque. Ainsi il regroupe la Vème armée général Mazel), la VIème armée (Général Mangin) et la Xème armée (Général Duchêne) sous le nom de Groupe d’armée de réserve qu’il confie au général Micheler (Pétain avait refusé). Cependant le ministre de la guerre Lyautey désapprouve le plan et son successeur Painlevé (14 mars) est plus que circonspect. D’autant que les Allemands ont opéré un repli tactique au nord de Soissons et reculent de 15 à 40 Km selon les endroits et constituent une ligne de défense appelée Siegfried. Le 15 février 1917, un coup de mains allemand devant Maisons en Champagne les met en possession d’une partie des plans. Cependant, Nivelle interprète le repli allemand comme une victoire. Tout va se jouer le 6 avril à Compiègne au cours d’une réunion provoquée par le président du Conseil Ribot, après que le deuxième bureau l’avertisse que les Allemands connaissent le plan français. La réunion est présidée par Poincaré et se tient en présence, outre Ribot de Painlevé, ministre de la guerre, d’Albert Thomas, ministre de l’armement, de l’Amiral Lacaze et des généraux Castelnau ; Franchet d’Espérey ; Pétain, Micheler et bien entendu Nivelle. Tout le monde, sauf Castelnau qui ne dit rien, désapprouve le plan. Nivelle donne sa démission que Poincaré refuse. Celui-ci a peur d’une crise du commandement. Puis Nivelle promet que : « si la rupture n’est pas remportée en 48 heures je renoncerai. Je ne recommencerai pas la bataille de la Somme ». Et Pétain de répondre : « attaquons, attaquons… comme la lune ». Cette phrase surprenante démontre que Nivelle n’a aucun ascendant sur son entourage. Il n’a que sa foi. Il est vrai que le coup est audacieux. Mais Nivelle a mal évalué les forces allemands et surtout n’a pas envisagé la possibilité de l’échec. Ce qui transforme son coup audacieux en coup de Dé.
La bataille s’engage…
Les Anglais d’abord…
Le 9 avril, les Britanniques lancent une offensive en Artois. Avec près de 3000 pièces d’artillerie sur un front de 24 Km de Souchez à Croisille, le corps canadien de Horne, le 4ème corps de la IIIème armée d’Allenby soit 19 divisions se jettent sur Givenchy, La côte 132, Bailleul, Mouchy-le-preux et la crête de Vimy. Ils avancent de 8 km jusqu’au 14 avril, mais avec de lourdes pertes. A partir du 13 avril, la IIIème armée française (Général Humbert) intervient entre les Anglais et Coucy le château avec 390 pièces d’artillerie sans parvenir à entamer les défenses allemandes.
Puis le 16 avril à 6h00 du matin, la bataille s’engage, précédée par une préparation d’artillerie de deux jours. Nivelle est tellement sûr de lui qu’il a invité des parlementaires. L’armée française a engagé ses réserves. 39 divisions d’Infanterie, 5 divisions coloniales et 5286 pièces d’Artillerie, soit une pièce tous les 8 mètres, le tout appuyé par 47 escadrilles. C’est le Général Micheler qui reçoit le commandement du Groupe d’Armée de Réserve. L’homme est brillant, droit et inspire la confiance mais il manque d’autorité comme Chef d’un Groupe d’armée. Il a sous ses ordres le général Mangin qui commande la VIème Armée et le Général Mazel qui commande la Vème Armée. Les deux armées doivent ouvrir une brèche dans laquelle la Xème armée du général Duchêne doit s’infiltrer et exploiter la victoire. Ainsi, la Anglais fixent l’ennemi sur l’Artois, tandis que les Français frappent sur l’Aisne depuis Vauxaillon jusqu’aux Monts de Champagne. Cependant les Armées se heurtent a de solides points fortifiés allemands : Pinon, Laffaux, Braye en Artois, Craonne, Le Bois des Buttes, Monts Sapin, Sapigneul, la Côte 108 et les villages de Loivre et Courcy et surtout la pièce maîtresse du dispositif Allemand…. Brimont.
Les Français entre en action… Pour le général Nivelle, la bataille d’Artois n’a qu’un intérêt secondaire. Le 16 avril, à 6 heures du matin, après une préparation d’artillerie de 2 jours, le général Mazel lance les 1er, 5ème , 32ème ,7ème , et 38ème corps. L’attaque est réussie, mais elle se heurte aussitôt au feu de flanc de l’armée allemande. Il apparaît vite que le feu roulant d’artillerie ne convient pas à la marche de l’infanterie. L’attaque de Char de l’escadron Bossut est également un échec. Sur la gauche, le général Mangin lance le 2ème Corps colonial, la 10ème division, mais l’attaque est arrêtée et Nivelle n’a pas réalisé la percée. Le plan d’attaque est modifié pour le lendemain et c’est Mazel qui doit produire l’effort tandis que Mangin doit fixer l’ennemi, tandis que la IVème armée du général Anthoine reçoit l’ordre d’intervenir. Cependant les Français buttent sur Craonne et les Allemands repoussent Manin du Chemin des Dames. Anthoine s’empare de Auberive, du Téton et du Casque les 19 et 20. Il est clair que les 48 heures sont écoulées et que Nivelle n’a pas tenu sa promesse d’arrêter la bataille. Il est tenu de venir s’expliquer à Paris et pour la première fois, les parlementaires se déchaînent. Le 22 avril, Painlevé est au QG de Mazel et le 30, on décide d’arrêter l’attaque. Pétain est nommé Chef d’état major général de l’armée. Le 15 mai, il sera général en Chef des Armées.
L’échec de Nivelle est total. Les Français n’ont pas pris le Chemin des Dames. Par contre l’armée est épuisée et démoralisée. La tactique de Nivelle ne fonctionne que sur un front limité. Sur le plan politique, on assiste à une reprise en main du parlement qui s’oppose, pour la première fois à un généralissime. La France a perdu son prestige et risque fort de perdre la guerre.
La bataille du chemin des Dames représente aujourd’hui les mutineries, la guerre à outrance… et la fin définitive de l’espoir de paix. La chanson de Craonne symbolise l’état d’esprit. Ainsi la Révolution russe, vue d’Europe apparaîtra comme un nouvel espoir.
« Adieu la vie, adieu l’amour, Adieu toutes les femmes. C’est bien fini, c’est pour toujours, De cette guerre infâme. C’est à Craonne, sur le plateau, Qu’on doit laisser sa peau Car nous sommes tous condamnés C’est nous les sacrifiés ! » » …










