L'article

27
août
2008

11 - Legrand en perd la boule

NDLR : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Notre bon policier perdait la boule. Ce Nogent là n’était pas celui du petit vin blanc, rien à voir avec les canotiers, les terrasses ombragées et les verres d’absinthe et autres rafraîchissements pour les habitués. Mais sans doute en avait-il trop bu, de l’absinthe ; par moment ne se prenait-il pas pour un Verlaine, ou alors un Rimbaud, sauf quand il était avec la souris... L’affaire n’avait pourtant rien d’une poésie ! Un corps sans tête et une tête sans corps ! A Nogent, on ne les aurait pas retrouvés de si tôt dans l’eau de la rivière !!! Les rives de notre Nogent étaient bien moins engageantes pour les pêcheurs : usines à huile, usine à nuages ; on pensait là-bas que pour prévenir de la désertification d’une Champagne pouilleuse déjà assez déserte, il fallait fabriquer des nuages de vapeur. Depuis peu on avait rajouté pas très loin quelques éoliennes, machines à brasser l’air pour faire circuler les nuages. Le maître ne devait pas être étranger à tout cela. Derrière son personnage que tous considéraient comme glacé et dur comme les pierres des mégalithes nogentais devait se cacher un homme affable et fort préoccupé des destinées de la Terre. Sa passion pour l’histoire d’un moine-philosophe rendu eunuque pour avoir trop aimé une belle nonne l’attendrissait par moment, dans ce monde où il se devait d’être cruel et sans pitié, quitte à faire tomber quelques têtes. Mais parfois, il voyait la danse de bêtes étranges sur les murs de quelque église d’un petit village environnant, là où vainement il tentait de convaincre ses habitants. Diable comme ce bestiaire merveilleux pouvait lui donner quelques cauchemars ! L’attendrissement faisait place à la rage.

L’affaire du canal était un véritable bourbier où tous s’enlisaient, tel un bateau curetage dans le canal de la Haute-Seine, du côté de Méry, il y a deux étés... La machine dévaseuse s’était envasée !!! La faute au maître certains diront ! Pourquoi encourager le développement du tourisme fluvial alors qu’on allait avoir besoin de ces eaux pour des choses bien plus sérieuses. On comptait y faire venir des trains de péniches, comme si c’était le Rhin, enfin pas tout à fait quand même. Mais pour brûler le blé et en faire de la gnole à bagnoles, il allait en falloir des péniches et pas que des petites. Alors pas de place pour les coques de noix à moteur aux pavillons bénéluxins. Dommage pour le musée, qui aurait bien aimé justifier ses investissements, que quelques râleurs disaient démesurés, de l’attrait de quelques touristes non pas venus à train de péniches, mais tout au moins en navigation de plaisance. Encore un projet structurant déstructuré ? Pauvre Camille ! La camomille à la vanille de Camille ne valait-elle pas la tisane au thym d’un auguste Rodin, sombre copiste usurpateur d’une oeuvre féminine ? Le destin des femmes n’avait pas changé et Nogent n’était point leur terre d’élection, plutôt habituée à accoucher de ses urnes d’un représentant du sexe fort, le dernier en date habile de la raquette, disait-on, qui avait foulé quelques courts locaux. Depuis, il avait rangé ses raquettes nogentaises et préférait celles de l’épicentre de la Nation, non pas Troyes, qui le fut, nous contait-il, il y a fort bien longtemps, mais la capitale. Dans l’agora, place populaire de la cité où le peuple se plaisait à se rencontrer et échanger quelques passes d’armes, le bronze du patriarche veillait encore, inexorablement. Le vert du bronze l’était-il autant que celui du galant fréquentant le pavillon dans des temps bien plus reculés et bien plus sombres ?

Quelle belle cité que Nogent !!! Quel beau dynamisme !!! Quelle activité irradiante de bonheur !!! Elle était devenue terre de pouvoir, source de l’autorité élective. Pas étonnant d’y voir un rose galant rival préférer à la capitale Nogent pour une joute électorale, avant que de trouver à prêcher en une chapelle et espérer ses vœux exhaussés. Mais le maître veillait au bon équilibre des couleurs, et au rose et au vert, préférait-il le bleu, celle qui circulait, dit-on, dans les veines de la vraie aristocratie. Autoriserait-il à son élu l’abandon d’une ville, aspiré par de destins régionaux ? Déjà quelques prétentieux semblaient y avoir perdu la tête, dans les deux sens du terme...

La tête de notre brave policier, ancien des RG, bouillonnait. Les pastis bus l’avaient chauffé à en rougir son chapeau. Certains l’appelaient Nestor. Non pas qu’ils voyaient en lui une marionnette (ou petite Marion, on peut dire encore Marianne) mais plutôt un certain détective de série Z. Il avait reçu un appel de la « légale » ; le chef de service était en week-end prolongé. Les résultats de la dissection et des analyses des reliques humaines tirées du canal n’allaient pas pouvoir être validés avant plusieurs jours. Le doc’ en chef du bistouri était parti faire un trek en haute montagne ; certes pas au Tibet, on aurait pu y envoyer un hélicoptère, mais bien plus dangereux, dans les vallées perdues du Béarn, où quelques ours mangeurs de moutons font de vos excursions de périlleuses aventures ; à moins que ce ne soit en de ces vallées alpines peuplées de loups.

Ce que Legrand avait entrevu du corps féminin l’avait laissé songeur. Quel beau corps ! Il lui rappelait ceux qui égayaient les soirées organisées par le maître, de ces jeunes femmes qu’il faisait venir de l’Est, superbes créatures, jeunes mais pas trop, juste l’âge légal. Ses affaires à travers le monde lui permettaient d’avoir accès à des réseaux internationaux des mieux alimentés du marché, et des plus discrets. Et si c’était l’une d’elles ? Elles avaient toute une caractéristique particulière, un tatouage placé bien discrètement, une marque de propriété, en quelque sorte. Sur le fait, il n’avait pas songé vérifier. Maintenant, il était trop tard. Il devait attendre le retour du bistouri en chef. Legrand était préoccupé, surtout que ce corps dans le canal n’était pas prévu et qu’il n’en avait pas été prévenu, pas comme la tête de Bourmain...



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Les commentaires (1)

11 - Legrand en perd la boule
  • Commentaire 26382 lilith10
    le 27 août 2008  à 16:29

    Alors là Toto, chapô bas.

    C’est envoyé, c’est pesé, c’est... lyrique. Et ça nous emmène sur des sommets et des sommités peut-être pas prévues au départ. Moi qui avait planché sur un épisode cette nuit, me v’là prise de court :-P ...J’y retourne immédiatement (avec mon pote Vian dans les zoreilles)

    repondre Répondre



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